Fahrenheit 451

Aboubakar est tué par un flic.
Les habitants de son quartier se révoltent, embrasant, entre autres, une bibliothèque.
Des gens parlent de l’incendie de la bibliothèque.

Ça, ce sont des faits, bruts. On voit fleurir de ci de là des mots sur la  violence que constitue du cellulose réduit en cendre.
Comme quoi ça n’est pas anodin, comme quoi c’est spécifique, comme quoi c’est particulièrement grave.
Pour quelle raison brûler un livre serait plus grave qu’autre chose. De quel livre parle-ton, qu’est-ce qu’on défend dans le livre qui vaille qu’on s’indigne plus sur une bibliothèque enflammée que sur le meurtre d’un homme par les flics ?
Qu’est ce qu’il y aurait dans les livres qui vaille qu’on s’en inquiète plus que les conditions d’existence des gens ou qu’on s’insurge particulièrement ?
Le livre est un support. Un assemblage de feuilles imprimées, dos carré collé, broché, couverture mate ou brillante, grand format ou poche, joli ou moche. Un support et rien de plus. C’est ce qui a brûlé : du papier.
On efface des milliards de fichier textes des ordinateurs chaque jour sans que ça ne soulève d’indignation.
On pilonne des tonnes de livres dès qu’ils sortent des imprimeries pour le pognon.
On fabrique du papier pour le détruire aussitôt.

Qu’on s’effraie plus d’un feu de papier que d’un meurtre raciste par les flics me plonge dans une stupéfaction horrifiée.
Pourquoi on défend le livre, au juste ?
On nous dira : parce que le livre, c’est la culture. La culture c’est ce qui se dresse contre la barbarie.
Mais alors, la barbarie serait du côté des personnes révoltées par le traitement qu’on leur réserve dans ce doux pays ? La barbarie serait du côté des gens laissés sur le carreaux depuis des lustres, harcelés par les flics, parqués par des dispositifs militaires qu’on ne voit que pour, comme on dit, ces “quartiers” ?
Bêtement je pensais que la barbarie était du côté du crime d’état.
Du silence qui entoure des assassinats.
Du côté des gens qui cherchent les casiers judiciaires des victimes des flics pour justifier leur mise à mort.
Des prisons construites en prévision de crimes pas encore inventés.
De l’enfermement sur des prévisions.
Du traitement raciste d’une affaire de meurtre raciste par les flics.
Et de l’indignation toujours plus grande pour des objets que pour des vies. Des vitrines, des voitures, des livres ou des vestiges archéologiques qui soulèvent plus de commentaires scandalisés que des blessures, des énucléations, des morts.

On en aurait oublié pourquoi on défend le livre, le sacro-saint livre, on défend pas du papier, on défend pas la colle et l’assemblage, on défend ce qu’ils sont censés contenir, et pour certains seulement.
La barbarie est aussi dans les livres, savez-vous. Et même dans des boites d’éditions prestigieuses, en prétextant la documentation historique dans un renversement sémantique effrayant. Des livres abjects il en existe des tonnes. Qu’on réédite à l’infini.

Ce qu’on est censé trouver dans un livre, ce n’est pas l’encre et le papier mais l’ouverture au monde, la réflexion, la rêverie, la distraction, l’occupation, l’inspiration, la frayeur, l’émotion, la compréhension, la tristesse, l’horreur, la haine, la joie, le rire, un écho ou la déception. Ou une recette de cuisine.
Le livre en soi n’a pas plus de sens que n’importe quoi d’autre. Une page arrachée à mon carnet pour noter ma liste de course a infiniment plus de valeur qu’un torchon publié de Soral.

Qu’est-ce qu’on défend dans les livres qui ne se trouverait qu’ici ? rien.
Et même dans un livre – Fahrenheit 451 de Bradbury – on trouve ceci :

Ce n’est pas de livres que vous avez besoin, mais de ce qu’il y avait autrefois dans les livres. […] Les livres n’étaient qu’un des nombreux types de réceptacles destinés à conserver ce que nous avions peur d’oublier. Ils n’ont absolument rien de magique. Il n’y a de magie que dans ce qu’ils disent, dans la façon dont il cousent les pièces et les morceaux de l’univers pour nous en faire un vêtement.
[…]
Est-ce que vous voyez maintenant d’où viennent la haine et la peur des livres ?
Ils montrent les pores sur le visage de la vie. Les gens installés dans leur tranquillité ne veulent  que des faces de lune bien lisses, sans pores, sans poil, sans expression.

La bibliothèque rouvrira en juillet, c’est une bonne chose.
Mais Aboubakar reste mort et ces quartiers n’en finiront pas d’entendre des horreurs sur leur prétendue barbarie.

 

NB : il y a peu, quelqu’un sur twitter a posé le dilemme suivant à ses lecteurs : si il faut choisir entre sauver une ville de X habitants ou sauver tous les musées, que choisiriez-vous ? J’ai été estomaquée de lire des discussions posées justifiant qu’il faille sauver les musées avant tout. J’ai demandé pour quelle raison, et on m’a répondu que, en gros, il était important de conserver la mémoire pour ne pas recommencer les horreurs passées.
On me disait qu’il fallait sacrifier X vies pour que les générations futures se souviennent des horreurs de l’humanité. Alors on allait faire un musée pour commémorer ce massacre au nom de la culture qui serait là pour que jamais on ne reproduise les massacres ?
J’ai pu lire que les hommes, il en renaît sans cesse, et qu’on est tous voués à la mort mais que la culture ne se reconstruit pas. La culture serait une chose du passé, jamais vivante, désincarnée, une espèce de chose indépendante des humains, qui vivrait en autarcie.