encore une causerie

Décidément je fais que ça en ce moment ! j’avais répondu à Maël Rannou à une entrevue pour les Cahiers de la Bande Dessinée n°2, qui parait tout juste. Les restrictions du format papier ne permettant pas de s’étaler comme on veut, je me suis dit que ça pourrait être intéressant de reproduire l’intégralité des réponses que j’avais faites alors, les voici : (vous pouvez voir le résultat papier ici en cliquant sur la vignette ci-dessous)

1/ Y a-t-il encore un sens à distinguer une œuvre d’art en fonction du genre de son auteur.ice ?

Si ça a un sens, ça serait plutôt du côté des difficultés rencontrées par les autrices (comme tout métier) du fait de leur sexe. Ces difficultés concernent aussi bien la visibilité, que la critique même de leur travail. Sur le travail lui-même, on pourrait distinguer uniquement dans la perception qui en est faite par la critique, les lecteurs et lectrices, ou d’un point de vue sociologique, en tous cas toute lecture essentialisante est à proscrire absolument. Il n’existe pas de “sensibilité” masculine ou féminine, il n’existe que la société (ici patriarcale pour ce sujet) qui permet ou ne permet pas à la création de s’exprimer librement selon qui on est. Il serait beaucoup plus intéressant par exemple de se pencher sur le travail autour de cette nouvelle thématique : le féminisme et la BD didactique (j’avais fait un strip qui résume : http://tanx.free-h.fr/bloug/archives/10042 ), travail mené par les éditeurs maintream. On attend de la pédagogie de la part des femmes, et on voit fleurir tout un tas de publications au féminisme doucereux, assez inoffensif, et d’ouvrages biographiques. Encore une fois on demande aux autrices de mener ce travail d’explication et d’accompagnement. Elles peuvent trouver éditeur pour une BD “pédagogique” ou raconter la vie d’autres femmes mortes et/ou lointaines mais c’est un nouveau petit enclos qu’on leur réserve, or je ne suis pas bien sûre qu’on ait beaucoup gagné de liberté en déménageant d’un enclos à un autre.

2/ Comment te situes-tu par rapport aux expressions collectives d’autrices qui émergent largement depuis quelques années ?

Je suis évidemment heureuse de voir une réaction des femmes de ces métiers, mais c’est quelque chose qui peut être vraiment piégeant. J’ai pris de la distance vis à vis du collectif des autrices pour la simple raison qu’on ne m’interroge plus que sur ce sujet. Journalistes ou critiques m’invitent à répondre à des questions sur ce thème uniquement, ou écrire sur le féminisme dans mon métier. Mais je suis devenue féministe parce que la société, et ce métier, m’y ont acculée, je ne suis pas devenue féministe par goût. On devient féministe pour se défendre et comprendre comment on peut rencontrer autant de difficultés dans sa vie et son travail quand ça peut paraitre beaucoup plus simple pour des camarades auteurs hommes, et pourquoi tant d’autrices au mieux n’émergent pas au pire quittent ces métiers dans l’indifférence générale. Le crédit, l’argent, la confiance  va aux hommes quand nous devons encore et encore et encore prouver notre valeur, jamais acquise (même en gardant des réserves selon de quelle BD on parle, le déséquilibre existe toujours). Je travaille en solitaire depuis un bon moment maintenant et dans l’indifférence de ce milieu de la BD, aussi j’ai été un peu assommée de recevoir autant d’invitations à parler de ce sujet de la visibilité des femmes alors qu’ironiquement je n’en ai jamais eu si peu pour mon travail. Une vraie réaction positive serait de voir des interviews d’autrices sur leur travail, et en sortant des clichés habituels. Pour schématiser, on aura beaucoup avancé quand on interrogera une autrice sur les qualités de son travail, ses choix de narration, dessin, mise en scène et sans la sempiternelle question “qu’est-ce que ça fait d’être une femme dans ce milieu”, surtout que par là on n’entend pas vous parler de problème de visibilité mais de pointer le caractère exceptionnel d’être une femme autrice. Ce qui n’est pas le cas.
Hélas je crois que les expositions, évènements etc autour de ce thème du “féminin” ou du “féministe” sont inévitables : la place des femmes n’existerait peu voire pas sans ça. Le problème c’est de n’être plus invitée que pour ce type d’évènement et sur ce sujet là. Jamais, par exemple, on ne m’a interrogée sur le sujet du travail d’auteur en général dans un contexte syndical et de travailleur pauvre,  alors qu’il est le premier de mes sujets et préoccupations. Concernant beaucoup d’autrices on se cantonne à leur parler de “leur place de femme” quand elles maitrisent tout un tas d’autres sujets et on y perd énormément (et ça finit d’entretenir l’idée fausse que les femmes ne peuvent pas parler d’autre chose que d’elles mêmes, le féminisme n’est hélas pas vu comme une question politique, mais encore comme une question annexe, de celles pour lesquelles ont a créé l’affreux terme de “sociétal”). On se contente de ne voir dans le travail des femmes qu’une vision d’elles-mêmes et ceci réduit au maximum. même se raconter elle-même n’est que rarement lu comme un vrai travail d’écriture, de mise en scène, de choix (ainsi il y a quelques années dans un numéros “spécial femmes” d’une revue BD, on pouvait voir Julie Doucet résumée au récit de ses règles). Quand un homme écrit l’histoire d’homme le réflexe n’est pas d’y voir de l’autobiographie (même si ça arrive parfois, notamment dans la BD dite “indé”, terme peu satisfaisant mais bon…), et quand une femme met en scène une femme ça soulève très souvent ce type de question. Le masculin est universel et le féminin particulier, quoi.

3/ Peux-tu citer une figure d’autrice particulièrement inspiratrice ?

Brétecher a été (et est toujours) très importante pour moi aussi, même si il m’a fallu du temps pour m’en apercevoir. Aujourd’hui le travail de Oriane Lassus m’impressionne beaucoup, autant son talent d’écriture, de mise en scène que son dessin. Elle a une grande liberté et une intelligence dans son propos, une finesse que je lui envie beaucoup. Même étant féministe il est difficile de trouver des noms d’autrices tant elles sont minimisées et leur travail rarement promu comme celui des auteurs, la visibilité c’est aussi ça : faire entrer les femmes autrices dans la normalité de ce travail et pouvoir citer des autrices sans avoir à se creuser la tête.
Je précise tout de même que mon métier n’est pas autrice, mais artiste. Sans doute que me cogner à ce milieu finalement très conservateur a eu raison de ma patience, et je n’aime pas suffisamment la bande dessinée pour sacrifier autant de choses. Je me retrouve beaucoup dans ce que disait Julie Doucet (dans l’Eprouvette n°2 il me semble), aussi je pratique la bande dessinée épisodiquement et le plus librement possible, sans en dépendre financièrement.

C’est assez ironique aussi de répondre à ces questions pour déplorer un manque d’intérêt pour un travail au profit d’une position sociale, aussi je crois que ces questions seront les dernières auxquelles j’accepte de répondre sur ce sujet :)

2 réflexions au sujet de « encore une causerie »

  1. Pour moi il y a une grraaande méconnue, c’est Nicole Claveloux, que je tiens pour une pure génie, de l’envergure de Raymond Calvo et complètement originale. Mon rêve c’était de l’embrasser sur le front mais ça ne lui aurait certainement pas plu alors je l’aurais pas fait mais l’idée demeure. Je ne l’ai jamais rencontrée, je l’ai cherchée à Angoulême et appris que non-non, elle donnait pas dans la foire :-) une touche de mystère en plus pour la mythifier.
    Une autre qui m’épate et qui est aux antipodes, c’est Olivia Clavel, qui tient bon depuis Bazooka, elle est restée brut de décoffrage.
    Et puis je suis affectueusement deux petites étoiles montantes (tu vois, je donne aussi dans la formule) Moon Li et Camille Moog toutes les deux d’une de mes dernières promos du LPI.
    Camille a fait “Dieu n’aime pas papa” avec Davy Mourier, et Moon Li… dessine, au rythme où elle vit et son trait m’enchante.
    Voilà, c’est ce qui me vient à te lire sur le sujet.
    Bise

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