je ne suis pas auteure professionnelle

Je ne sais même plus comment en parler. Je suis totalement écœurée, abasourdie, scandalisée par le relai par des auteurs de BD de la réforme qui concerne un paquet de gens*, bien au delà de leur profession. je suis tombée sur le billet de Achdé sur cette réforme et la “révolte” des auteurs de BD. Je suis furieuse. c’est le genre de discours que je vois fleurir chez mes “camarades” et je vous le dis tout net, je me désolidarise totalement de ce discours là :

Aujourd’hui, comme beaucoup de pays, la France est confronté à une crise économique majeure qui engendre de nécessaires réformes, ce que personne ne peut contester. Le système de retraite général est en péril, nous le savons tous. Nous savons aussi que cela est en grande partie du à l’immobilisme des gouvernements depuis près de 25 ans, préférant le statut quo à une réforme de fond. Il y a le feu à la maison et à présent tout s’accélère et manifestement sans concertation. Elle devient arbitraire et brutale prioritairement sur des professions dont la masse d’acteurs ne posera aucun souci de nuisance en terme d’agitation sociale.

SI, je conteste, et pas qu’un peu, je conteste tout le démantèlement de nos maigres droits au nom d’une nécessité créée de toutes pièces, je conteste la prise de position du SNAC avait eu concernant l’austérité, ne soulevant aucune colère chez les syndiqués, je conteste violemment cette volonté de se tenir en dehors du monde, je conteste ce discours nauséabond de boutiquier de merde qui protège son petit cul personnel quand en 2010 personne ne semblait se rendre compte de ce qu’il se passait dans la rue contre la réforme des retraites, je vomis ce corporatisme à la con et le passage sous silence des situations des plus précaires**.

Je suis prolo comme la majorité de mes compagnons, plus proches d’un RSA que d’un SMIC, je me situe  exactement comme n’importe quel précaire, il est hors de question pour moi de me placer dans cette vision hallucinante où auteurs et artistes ne seraient que des libéraux à la con protégeant leurs intérêts corporatistes : notre situation, je le rappelle, est la même que n’importe quel travailleur, et en tant que travailleurs, nous devons absolument prendre conscience de l’exploitation que nous subissons. Oui, les éditeurs sont des exploitants, NON on ne doit pas se réjouir d’un éventuel soutien du SNE comme je l’ai lu (notre MEDEF à nous, quoi), et putain de bordel de merde, on DOIT élargir le propos à tout prix et regarder un peu autour ce qu’il se passe, on a tout à gagner à faire des ponts, les intermittents et postiers en grève y arrivent bien, pourquoi pas nous ?

c’est un positionnement politique qui manque à ce mouvement : pourquoi voulons-nous nous faire entendre ? pour simplement moins payer de cotisation retraite ou pour défendre une vision de la création et des artistes ? Pour, au travers de cette vision de la création, défendre une certaine idée de la société, loin des considérations utilitaristes économiques  ? Je me fous d’être utile à l’économie, ça n’est certainement pas là dessus que je base la lutte. je me fous d’être utile, je ne veux pas justifier de ma vie. Cette vision de l’utilité économique PUE.

Je ne sais plus comment parler de tout ça, j’en ai ras le bol, je suis épuisée. Le cercle va reprendre, les plus précaires morfleront de plus belle, et les moins touchés continueront de s’en foutre, et dans 6 mois ça repartira encore sur autre chose. Il ne s’agit pas de moi, il ne s’agit pas de “faire ma tanxxx” comme je l’entends, putain, il s’agit de se réveiller et de voir que oui –ça alors !– on est dans le même bain que tout le monde.

Je le redis : ce repli est en grande partie du à notre statut ultra libéral, au delà de nos professions, c’est tout le monde qui se retrouve menacé par l’individualisation. La première conséquence de tout ça, c’est de ne lutter que pour les particularités de son propre travail, et à force de créer des particularités, on ne luttera plus que pour sa propre trogne, isolé de tous, isolé de tout.

corporatisme
 

EDIT du 15/06/2014 :

Je tombe sur un texte d’un autre auteur en colère. Qui me met aussi en rage, notamment pour ce passage :

Avez-vous déjà rencontré un boulanger, un cadre ou un salarié travailler une trentaine de jours par an sans contrepartie pécuniaire ? JAMAIS !

J’espère sincèrement que cet auteur n’ose pas dire ça devant d’autres travailleurs. Tous les auteurs ne sont pas persuadés d’être le sel de la terre et d’être le “pire métier”. Je ne peux pas laisser dire sans réagir que SEULS les auteurs travaillent sans compter et sans contrepartie, c’est odieux de prétendre une telle chose, surtout avec l’ANI désormais dans les tuyaux qui comme déjà faire sentir ses néfastes effets. J’ai toujours vu des gens trimer sans contrepartie, TOUJOURS. c’est le principe du travail, je vous rappelle qu’un salarié n’a qu’une rétribution ridicule comparé à ce que le patron empoche pour un travail qu’il ne produit pas. Les auteurs de BD auraient-ils besoin d’un cours accéléré sur le capitalisme ? soit laissons de côté l’enrichissement patronal et parlons de pénibilité. Apparemment des auteurs sont convaincus d’avoir le pire boulot du monde, et qu’ils sont les seuls à ce pas compter les heure de travail. J’aimerais que ces auteurs là, persuadés de connaitre “mieux que tous la vie, la vraie” parce qu’ils font des ateliers (?!) ouvrent un peu leurs œillères et regardent autour d’eux : les heures sup’ pas payées, le chantage à l’emploi, les techniques managériales, les contrats dégueulasses, les boulots précaires, tout ça concerne une très grande majorité des travailleurs.

Non, nous ne sommes pas les plus précaires ou les plus mal lotis. Il n’est pas question de faire un concours, ou de tirer la couverture à soi. Je sais la précarité de ce travail, mais je ne perds pas de vue pourquoi je l’ai choisi (choisi est un mot important), je rappelle qu’un privilège quelque part se paye ailleurs, et vice-versa. Je vois très mal comment on peut espérer obtenir un soutien si on se fout à dos les 3/4 des travailleurs qui subissent autant que nous –voire plus (OUI)– des conditions de travail infâmes. Il ne s’agit pas pour moi –et je l’espère pour d’autres–  de me mettre en dehors de cette société, cette réforme est tout à fait logique si on prend la peine de regarder ce qu’il se passe partout (et je répète : où étions nous en 2010 lors de la réforme des retraites ?). Il est plus qu’urgent de relier les problèmes, il est plus qu’urgent d’arrêter de se voir comme une élite, nous n’en sommes pas une. Je vais radoter mais nous sommes des travailleurs, ce qui signifie que nous avons nos exploiteurs aussi, la retraite est une goutte d’eau dans la dégradation de nos conditions de travail. Une goutte d’eau qui fait déborder, certes, mais pas assez encore, on en reste dans des considérations corporatistes atroces. On en est à négocier puisqu’on s’imagine que le problème s’arrête à la caisse de retraite, et à négocier entre corps de métiers ultra spécialisés en laissant sur le bord les 2/3 des gens concernés.

Nous pourrions interroger par exemple le fait  que cette retraite complémentaire est totalement injuste, nous pourrions remettre en question son existence, interroger le fait qu’il n’existe pas de cotisation patronales dans nos métiers, que nos employeurs ne sont pas taxés pour notre exploitation, que nous sommes les seuls à cotiser pour nous mêmes. Nous pourrions, si nous décidions de les voir non pas comme de gentils collaborateurs mais comme des patrons.

Nous ne sommes pas plus ou moins touchés que d’autres, nous ne sommes pas différents des autres. Nous sommes des travailleurs.

Notes :

*pour résumer très vite : il s’agit d’une augmentation faramineuse de la cotisation retraite complémentaire, qui concerne TOUS les affiliés MDA et AGESSA. Jusqu’à 2016, on cotise comme d’habitude : en choisissant un montant forfaitaire. Me concernant je cotise à hauteur 440€ par an, en deux fois, le minimum obligatoire. C’est déjà difficile, pour vous donner une idée, je gagne 750€ / 800€ net. En 2016 on passe à 8% des revenus. Je vais me retrouver à cotiser presque le double, soit un mois de revenus. il faut savoir que les auteurs affiliés à l’AGESSA ont droit à un abattement de 50% sur ces cotisations, grâce aux droits SOFIA. Je suis, comme d’autres artistes avec des activités multiples affilée à la MDA, aussi adhérente à la SOFIA (qui gère le droit de prêt en bibliothèque, pour les livres) en tant qu’auteur, mais je n’ai pas droit à cet abattement n’étant pas “auteur professionnelle”.
combien sont concernés ? ± 20000 affiliés à la MDA (en 2012 source), ±11000 en 2008 pour l’AGESSA , source)

** je lis sur mes mouchards (hin hin) que “ceux qui gueulent contre la position du SNAC feraient mieux de se syndiquer”. Reprenons : pour beaucoup BEAUCOUP d’affiliés MDA, il s’agit de métiers très divers et beaucoup d’affiliés ont des pratiques multiples : ils n’existe pas de syndicats pour tout, et il existe des artistes syndiqués dans des interpros. Il ne s’agit pas de volonté d’isolement, mais d’isolement de fait, ce qui fait une énorme nuance. Idem dans les autres métiers du livre, pour les affiliés à l’AGESSA. L’adhésion à un syndicat n’est pas la seule voix, et croire le contraire va finir par se retourner contre nous.
Et pour finir, je ne saurais que trop conseiller à mes camarades auteurs et artistes de lire tout Pouget, notamment l’Action directe, et le Sabotage. Ne prenez pas peur, camarades, il est le papa de vos syndicats, qui certes ont bien déviés depuis….

Une dernière chose : il est bel et bon de relayer mon texte, mais il est encore mieux d’en écrire de nouveaux. Individualiser le propos n’est jamais une bonne idée, et je le vois quand je lis des trucs du style “elle fait sa tanxxx”. Il ne s’agit pas de posture, et il ne s’agit pas de moi. Il s’agit de défendre une vision de notre métier qui s’inscrit dans le monde, dans la société. Je ne pense pas être la seule à penser de cette façon, je ne pense pas non plus refléter exactement les pensées des gens qui me relaient : c’est pour ces raisons que d’autres textes doivent émerger : nous sommes nombreux. J’exprime ma façon de voir, aussi il est inutile de venir me dire ce que j’aurais du dire et comment, écrivez vos propres textes, et ne déléguez pas votre parole. Notre force, c’est notre nombre.

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