La vie d’artiss

Samedi soir, au Musée de la Création Franche après mon intervention, un petit verre de blanc à la main, je discute avec les gens. Une femme me dit, alors qu’elle était sur le point de m’attendrir avec ses étoiles dans les yeux (reconstitution) :

 

“-Aaaaah, ça doit être bien de créer, comme ça, sans se soucier du quotidien, des trucs chiants…
-des trucs chiant…?

-oui… EDF, le loyer… Les factures…

-…????…. Mais vous savez quand même que c’est une préoccupation constante, justement, quand on est artiste ?!
Je me suis aperçue qu’en fait, les gens continuent d’ignorer ce que veut dire créer dans ce foutu pays, qu’ils ne savent rien du tout de la rémunération d’une BD, d’un livre, d’une peinture. Persuadés que les artisss touchent l’intermittence, persuadés que les artistes sont forcément en dehors de la vraie vie. 
Ou plus justement persuadés de rien du tout : La question ne les intéresse pas. On ne veut pas savoir ce qu’est le quotidien d’un artisss, l’artisss doit rester dans son monde, le nez en l’air à regarder les oiseaux en sifflotant gaiement. Quand tu remets les gens sur terre en leur expliquant ce que c’est, trouver à bouffer, vivre, ça les rebute, c’est carrément pornographique, on fait nananaaaa en se bouchant les oreilles, parce que le rôle de l’artisss, c’est être en marge, de gré ou de force, pour continuer à amuser la populace avec sa si touchante insouciance. C’est tellement vulgaire, un artiste qui te dit qu’il ne sait pas comment il va manger demain. Faut dire, l’image qu’on renvoie des artiss dans la vraie vie, c’est les vernissages, le CAPC ou Frederic Mitterand. Vas-y, toi, pour expliquer après ça que t’en chies.
Soit, admettons qu’on s’en fout, de comment l’artiss mange. Mais quand on discute un peu plus on se rend compte que eux ne veulent pas payer pour de l’art (alors que pour du cochon, oui), et qu’en plus ils s’opposent très souvent à ce qu’on ait droit à une intermittence ou une aide quelconque, bref, ils veulent qu’on donne pas du tout de fric aux artisss, ni rémunération, ni aide, parce que l’argent salit l’art, mais veulent continuer à voir des belles images, parce que c’est un dû. Une activité publique qui ne doit rien coûter, un sacerdoce. L’artisss est à la botte de la société et s’il ne s’en contente pas, c’est qu’il n’a pas assez de fibre artistique, et doit arrêter et se trouver un “vrai boulot”. Encore, et encore, et encore, le mythe de l’artisss maudit, l’oreille coupée, et tout le tintouin.
Ça m’a rappelé l’époque où j’étais au RMI, y’a pas si longtemps que ça (Rappelons que sans le RMI, je n’aurai jamais pu me lancer dans le dessin et que je serais sans doute une salariée en dépression dans un call-center où on te hurle dessus à longueur de journée parce que t’as pas dépassé Jérémy dans les stats). Tous les jours, j’entendais des horreurs sur mon statut d’assistée : il était intolérable que l’état finance une activité aussi puérile, aussi vaine, aussi inutile, il était indécent de parler de fric pour une chose qui doit rester pure, la sacro-sainte Création. Si je prétendais être artisss, bah j’avais qu’à vendre mes trucs, et c’est tout, et bosser à côté. On ne m’a jamais autant renvoyé de haine parce que je touchais une misère “sans rien foutre”. Comprendre : sans être utile à la société, vraiment trop bonne poire de cotiser pour des petits mickeys. Et en même temps, on me disait qu’on aimait voir des belles images, lire des BD, aller voir des expos, cultivant un magnifique paradoxe sans même s’en rendre compte.
Ça continue aujourd’hui, alors que je ne suis plus dépendante de rien (ah si pardon je touche 76 euros de la CAF qu’on hésiterait pas plus à me renvoyer dans la gueule) et que justement, je ne vis que de mes gribouillis, et que je ne roule que pour moi même. Je continue d’entendre des conneries sur mon métier, tous les jours. Les proprios continuent de croire que je vais pas payer mon loyer et peindre sur les murs, les gens continuent de croire que je regarde la vie passer et que hop, des fois je chie un dessin, comme ça, par l’opération du saint esprit. On continue de croire que pour les artisss, la vie est facile, qu’on ne se soucie pas du quotidien, parce que bouh c’est sale et qu’on est pas atteints par la réalité des choses. On continuera à aller voir des expos, à  acheter des livres, à apprécier des dessins, sans se soucier que les gens derrière crèvent. La création est complètement déshumanisée, comme tout le reste, comme on pleure sur les ouvriers licenciés pour délocalisation, alors qu’on continue à vouloir des écrans plasma pas chers, sans se demander si y’aurait pas un lien entre les deux, par hasard. C’est aussi somptueusement imbécile. Les gens voudraient continuer à consommer beaucoup et pas cher, sans que ça ait la moindre incidence sur leur quotidien. Le beurre, l’argent du beurre, et le cul de la crémière. 
L’art, comme le reste, doit générer de l’argent, c’est un produit quelconque, et on continue de s’esbaudir sur les succès de vente. Si l’art ne génère pas de vente, il doit ne rien couter à la société et être gratuit, à disposition de tout le monde. Avec une telle logique, on en conclue vite que l’artiss est une machine. L’art, et les artiss par extension, est inutile, et ce qui est inutile met la société à mal.
Y’a qu’à voir les commentaires de cet article, proprement édifiants, je cite par exemple :

Maintenant si ce genre de livres est actuellement imprimé de façon luxueuse (couvertures cartonnées, papier luxueux, cahiers parfois cousus) en dépit de ventes plus que moyennes, je pense qu’il faut s’interroger sur leur mode de financement. Et là, il me semble qu’il existe de nombreuses subventions généreuses de communautés, conseils régionaux ou organismes culturels du type CNL. D’où vient ce bel argent ? De nos impôts pardi, puisque ces organismes se soucient plus d’obtenir des budgets pour vite les dépenser plutôt que de créer une véritable richesse !
Il reste la solution de l’édition numérique, c’est-à-dire du blog, qui a l’avantage de ne rien coûter à personne. Les éditeurs viennent y faire leur repérage de jeunes auteurs talentueux, à la limite je préfère encore ce genre d’édition, même si je ne le fréquente guère !!” (un con)

Alors déjà, je ne m’étale pas sur “le bel argent qui provient de NOS impôts”, parce que désigner clairement les subventions du CNL  exactement de la même façon que l’a fait Wauquiez à propos du RSA a quelque chose de profondément choquant, révoltant. D’autant que l’auteur de ces propos fascisants suppose, en ignorant volontairement tout de la fabrication du livre (*). Pour moi, ce genre de propos est clairement totalitaire, cet abruti n’hésiterait pas à faire des autodafés de livres “peu vendeurs” au nom de “ses impôts” au lieu de “créer une véritable richesse” (qu’on m’explique, par pitié, ce qu’est une “véritable richesse” si ce n’est pas un beau livre, soigné, intelligent, si peu rentable soit-il. J’ai peur de trop bien comprendre.)
Combien d’auteurs de BD ont entendu un jour “tu devrais avoir ton personnage, avec un chien”. Ça ne me fait plus sourire, parce que derrière cette phrase idiote, il y a le reproche de ne pas vendre, et de continuer à faire ses petits trucs insignifiants parce que pas rentables. Cette phrase résume à elle seule tout le mépris d’une société pour ses artisss et autres “inutiles”, et la célébration du capitalisme dans toute sa splendeur. 
Je serai beaucoup moins diplomate avec la prochaine personne qui osera me prendre pour une imbécile heureuse, extraterrestre inutile et décérébrée, tout juste bonne à distraire les honnêtes contribuables sans rien demander de plus. 
 
 
 (*)L’artiss tout comme le RSAste, participe tout autant aux impôts, et ces bourses sont imposables, l’artiss cotise, achète, paye donc des taxes comme tout le monde, il n’est pas à côté, à attendre cette manne (en fait de manne, les subventions du CNL sont microscopiques, déjà y’a qu’à voir le budget alloué à la culture pour s’en rendre compte) sans rien foutre. Quand cet argent est utilisé, pour une fois, pour des projets ambitieux, donc peu vendeurs, on hurle au scandale. 
[EDIT : à propos du CNL lire ceci. Et il faut aussi savoir que les ronds des subventions proviennent.. de nos thunes à nous, auteurs, qui sont prélevézs sur les droit de copie privée, via la SOFIA, donc les sub qu’on touche, c’est nos ronds.]
 
 

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