dessin et exploitation

Hier je tombe sur ce texte de Catoune. Évidemment c’est une occasion rêvée de faire chier un éditeur peu scrupuleux, de lui faire cracher des dommages.

Ici je ne vais parler que du point de vue syndical, je me situe exclusivement sur le terrain de la défense de travailleur : l’éditrice s’est clairement foutu de la gueule du monde (*), hélas comme ça arrive très souvent dans ces métiers (et partout mais restons concentrés), et il faut impérativement se défendre, et se défendre dans ce taf ça veut dire attaquer en justice puisque nous n’avons aucun autre recours. Concrètement ça veut dire prendre un avocat (ou vous défendre vous-même, c’est faisable, mais tout le monde n’a pas le temps ou l’énergie pour ça ça se comprend) et exiger que nos droits de travailleurs soient respectés. On en a très peu, il n’est pas question de les lâcher. Par ailleurs parmi ces dessinateurs, y’en a qui bossent dans la presse et traitent entre autres de la destruction du code du travail, je trouverais fort étrange qu’on braille à la grève générale ou sur les droits bafoués des exploités sans qu’on applique un minimum ce qu’on pense, surtout quand on a des occasions pareilles.
Je ne parle même pas de prendre un risque, là, c’est un cas très évident. On m’a dit “oui mais prendre un avocat ça coûte des sous”,ce à quoi je réponds que des arrangements existent, je l’ai déjà fait : ça ne pas pas tellement coûté en temps et zéro en argent, et ça a été bénéfique.
C’est surtout le genre de texte, comme celui de Nawak qui me fait réagir : partir déjà vaincu – et je répète que là je ne parle que d’un point de vue syndical – dans ce genre de situation me consterne totalement. C’est une occasion inespérée de rappeler qu’on ne fait pas n’importe quoi avec notre boulot, qu’on ne travaille pas n’importe comment, que nous chier sur la tête plus encore que d’habitude ne se fait tout simplement pas. Là il n’est même pas question de se rencarder sur ce qu’on peut faire pour se défendre, c’est quand même fort !

La peur de se griller dans ce boulot est surpuissante, mais j’vais vous dire un truc : ça fait des années que j’exige que mon taf soit traité comme tel, quand j’ai des travaux de commande. Je me situe comme travailleuse et point : ça signifie que mon commanditaire n’est ni un pote, ni un collaborateur, c’est un patron qui attend un travail de ma part et dans ces cas-là il y a des choses à respecter des deux côtés. tu remplis ta commande dans les temps et selon le cahier des charges, et en échange ton patron te paye correctement et dans les temps, et respecte les droits cédés. Tout ce qui sort de ça, c’est du pipeau :  tout travail supplémentaire demande allongement de thune, tout délai de paiement non respecté entraine des mises en demeure. Je sais la crainte de ne plus avoir de taf dans ces conditions, mais vous savez ce qui a changé concrètement depuis que je fais comme ça ? je reçois certes moins de propositions, mais le tri a été fait à la base : je ne reçois plus celles qui me demandaient du taf gratuit ou quasiment gratuit, et je ne reçois plus que des propositions de taf dans de bonnes conditions (= des conditions normales).

Les conditions pour être publiéE se sont désagrégées vitesse grand V ces dernières années, perso j’ai arrêté de chercher à vivre avec ce genre de choses, les rétributions proposées fondant comme neige au soleil, et me retrouvant plus à courir après la thune qu’on me devait plus qu’à bosser, et ce pour des travaux pas franchement enthousiasmant (pour ne pas dire tout à fait insipides). Le ratio chiant / thune était très mauvais. Je consens à me faire chier sur un boulot si il est correctement payé, et force était de constater que ça n’était plus du tout le cas.
(d’un point de vue personnel, ça m’a obligée à remettre à plat toutes les raisons pour lesquelles j’avais choisi ce “travail”, et ça a été salvateur, mais c’est une autre histoire)

C’est le cercle vicieux : si jamais personne ne gueule quand on impose de la merde, nos exploiteurs vont pas magiquement proposer des conditions de travail acceptables. On a pas vraiment le choix, là.

 

Précisions : tout ça, je le dis en ne perdant pas de vue le reste : je ne défends pas une corporation, je défends la position du travailleur face au patron. Le salariat tend à disparaitre, les propositions d’embauche en CDD/CDI se transforment magiquement en auto-entreprenariat lors de l’entretien avec le patron qui, tout sourire, te fait miroiter un chiffre plus haut à la fin du mois.
Auto-entrepreneur, c’est travailleur indé, c’est grosso modo la situation des illustrateurs, des interims, des contrats précaires, à quelques trucs près. C’est la merde pour plusieurs raisons : tu n’as pas de parachute, pas de chômage, pas de congés payés, pas de mutuelle, etc.
Quand un patron te fait miroiter un chiffre pour te pousser à bosser en indé, dis toi bien qu’il est le seul gagnant et quand un patron te dit que c’est avantageux pour toi, c’est faux, c’est avantageux pour lui seul. Ne jamais jamais croire un patron, c’est une règle d’or. Ce qu’il ne dit jamais, quand il parle de chiffre, c’est qu’il peut te donner plus directement certes, mais qu’il ne paye pas de cotisation, et ces cotisations c’est ton salaire différé. N’acceptez pas ça, si vous êtes venus pour un CDD / CDI ne vous laissez pas berner par un chiffre, une somme quand on parle de rétribution pour un travail ne signifie rien si on ne parle pas des droits qui vont avec : le statut.
Quand tu es auto-entrepreneur, tu es corvéable à souhait : tu peux gicler du jour au lendemain, c’est même pas “être viré” c’est juste ne plus être rappelé. Zéro droit à rien, pas de chômage : la merde. Ça, ça veut dire que si il veut te faire taffer plus pour zéro thune, si il veut exiger n’importe quoi de toi sans contrepartie, il pourra jouer sur ce chantage tacite (ou pas) au travail. T’es pas content ? bah ok, au revoir.Mais le pire, dans ce genre de situation, c’est que la solidarité des travailleurs fond aussi vite que leurs droits : on t’isole, et le gros risque c’est de tomber dans un discours individuel, la loi du plus fort. Ce qui m’effraie le plus dans les reculs des droits des travailleurs, c’est ça, exactement : parce qu’une fois que tu y es, tu te rend vite compte que tu ne peux plus compter sur aucune solidarité, que les syndicats n’en ont à peu près rien à foutre tout obnubilés par le salariat qu’ils sont, et que tu ne peux plus compter que sur toi-même… Tu n’échappes pas à l’exploitation quand tu es travailleur indé, la figure du patron se dilue, c’est tout, et elle devient plus difficile à combattre. Il ne faudra pas attendre que l’embauche dans ces conditions soit devenue la norme pour s’y intéresser, parce qu’une fois que tu y es, la solidarité perdue est extrêmement difficile à reconquérir.
Je me suis encore laissée entrainer d’une situation particulière à un état général, mais ça n’est pas hors de propos : ce qui arrive à ces illustrateurs arrive à des travailleurs dans d’autres branches tout le temps, sous d’autres formes, et plutôt que focaliser sur les particularités de telle ou telle branche et statut, autant voir ce qui les relie : l’exploitation. Y’a que comme ça qu’on peut espérer renouer la solidarité de classe dont on a terriblement besoin.
La suite ici

(*) EDIT à 20h : je viens de voir un article sur buzzfeed qui détaille un peu les emails reçus par les illustrateurs. Je suis consternée de dire qu’ils ont l’air un peu cons à jouer les outrés alors qu’ils ne semblent pas avoir demandé des précisions quand on les contactait pour un livre politique “insolent” ils semblent avoir déduit tout seul que c’était un livre à charge contre Boutin, ce qui n’était dit nulle part… les emails n’étaient pas mensongers, mais évasifs. Je reviendrai là dessus dans mon autre texte je pense.

8 réflexions au sujet de « dessin et exploitation »

  1. Entièrement d’accord avec l’ensemble de la réflexion : ce cas particulier et la réflexion générale.

    J’ajoute qu’il est possible, dans l’édition, d’avoir affaire à des interlocuteurs réglos (j’ai eu cette chance)… et la première preuve en est leur acceptation comme une évidence de la nécessité d’un contrat clair. Un patron réglo commence d’abord par accepter d’avoir des engagements et des devoirs, c’est le B-A-BA. Sinon, c’est du paternalisme, avec toutes les dérives qui en découlent (= on a l’impression qu’il est sympa [et il l’est parfois, du moins tant qu’il peut l’être], etc., et puis… on s’aperçoit que, quand c’est tendu, il sauve ses meubles et vous laisse tomber).

    C’est exactement toute cette réflexion qui est en jeu avec le démantèlement en cours du droit du travail. Plus on “redescend” à l’échelle des entreprises, plus on déséquilibre le droit du travail en faveur des patrons et au détriment des salariés. Un accord de branche est négocié par des syndicats forts, grâce au poids collectif ; un accord d’entreprise est négocié par des salariés moins forts ; le droit des travailleurs temporaires et des travailleurs indépendants est négocié dans un rapport de force scandaleux où les salariés ou indépendants n’ont aucun poids.

    Le monde d’aujourd’hui et demain voit et verra se développer les formes mobile d’emploi, tels les intermittents, les travailleurs indépendants etc. ? Raison de plus pour que ces formes-là soient, au plus vite, protégées par un droit exigeant et sérieux. Ce n’est pas le cas, ça se dégrade (hausse de cotisation des dessinateurs-trices, affaiblissement de l’intermittence), et ça augure du pire. Or, le droit se construit (officiellement et fondamentalement) sur deux pieds : les lois et la jurisprudence. Quand les lois sont défavorables, les tribunaux peuvent rééquilibrer ou au moins dresser des barrières devant l’indécence. D’où la nécessité d’agir, en l’occurrence en justice, dans ce type de situation. La justice est un vrai outil politique en matière de droit, c’est celui qui est à notre portée.

    • sur les constats, je suis d’accord, mais mes conclusions ne sont pas les mêmes, je demande pas une loi qui protège mieux les travailleurs indépendants, dans l’idéal, mais la destruction du capitalisme (voyons loin, soyons ambitieux)

      • L’un n’exclut pas l’autre ;-).

        Se battre pour le Grand soir n’empêche pas de se lever tous les matins… et en attendant, un droit correct est quand même préférable à un droit qui tue. Et puis il faut bien commencer à effriter les choses par un bout, et à retrouver une conscience collective. Ça me semble assez compatible avec la lutte contre le capitalisme.

  2. La suite est savoureuse, car les c…s, ça osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnait :

    Joint par BuzzFeed, l’éditeur Jacques-Marie Laffont balaie toutes ces accusations. « Ils savaient tous que c’était un livre de Christine Boutin, ou alors ce sont des bisounours », défend-il. Il concède toutefois n’avoir payé aucun dessinateur :

    « Il est vrai que nous aurions dû payer les dessinateurs avant la sortie du livre. Là nous sommes en défaut, mais nous allons corriger cela. »

    Selon cet éditeur qui dit « être de gauche » et « pour le mariage pour tous », la colère de ces dessinateurs aurait « une explication » :

    « Je subodore une bronca du lobby gay. Je fréquente beaucoup de gens, j’ai des amis influents dans le milieu gay qui me défendent et pensent la même chose.

    Ce qui me lie avec Christine Boutin, c’est que je suis chrétien, mais contrairement à elle je suis pour le mariage pour tous. »

    Et de menacer :

    « Si cela continue, je vais foutre mes avocats sur le dossier. »

    Contacté par téléphone en fin de matinée, Jacques-Marie Laffont devait nous envoyer « la preuve » que la dessinatrice savait pour qui elle publiait ses caricatures. Nous n’avons toujours rien reçu ce lundi en début d’après-midi et mettrons à jour cet article le cas échéant.

    • oui mais sur le fond, ça n’est pas l’objet de mon topo ici, là je ne parle strictement que de questions légales de travailleur et j’ai d’ailleurs bien insisté là dessus. pour le reste, la question disons “morale”, j’y reviendrai plus tard dans un texte que j’ai envie de faire depuis un moment sur la caricature. Et il y a plusieurs cas à distinguer d’ailleurs sur ces questions “morales” : les récupérations de dessins déjà existants et la commande pure et dure tout exprès pour ce livre.

      • je viens de lire l’article sur buzzfeed … et désolée mais si les illus ont pas demandé de précisions suite à ces emails, ils ne peuvent pas pleurer qu’un livre politique soit effectivement politique. Les emails ne sont pas mensongers, ils sont évasifs, sans doute volontairement, mais là l’éditeur a simplement été plus malin. Je sais pas quand tu prétends te préoccuper de politique et qu’on te fait une proposition comme ça, le premier réflexe est de demander des précisions sur le contenu, qui est l’auteur, demander des extraits, etc. Oui ils se sont fait blouser, mais là, c’est de leur faute… les opinions politiques de l’éditeur sont ce qu’elles sont, c’est un gros con soit, mais là dessus les illus sont hélas indéfendables.

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