portrait de l’artiste en travailleur

Je me précipite pour écrire ce texte avant de découvrir ceux de Pierre-Michel Menger parce que j’ai bien peur de lire ce que j’aurais aimé écrire (en plus organisé haha) : je lui pique le titre d’un de ses ouvrages pour mon texte, je découvre les écrits de ce sociologue dans les notes de bas de page de à mort l’artiste, texte auquel j’adhère dans les grandes lignes.
Ce texte m’a replongée – alors que j’ai toujours au moins un orteil dans ce bain-là – dans le trépidant sujet des positions “syndicales” des métiers intellectuels et créatifs, car, à l’instar d’Omar Sharif pour le tiercé, ce sujet, c’est mon dada (voir la section Kritikons de ce blog par exemple ici et et encore par ici et là aussi tant qu’on y est).

Ce qui m’a plu dans ce texte, c’est ce qui m’a aussi plu dans ce texte de Emma Goldman sur les prolétaires intellectuels. (vous pouvez lire ou non ces textes avant de me lire, je pense pas que ça change grand chose à la compréhension de ce que je dis, mais je vous incite à le faire parce que c’est super bien et que ça sera toujours du temps que les patrons n’auront pas). Bref.

On use du terme d’artiste – largement galvaudé qui finit par ne plus renvoyer à aucune réalité précise, pour (se) placer en dehors du monde, et donc en dehors des classes sociales (et par ricochet, en dehors des luttes de travailleurs). Dans un sens, je peux comprendre cette envie, sans doute motivée par la belle idée que l’art n’est pas un produit. On est bien d’accord là dessus. Du moins en théorie, ce n’est pas un produit, en pratique, c’est totalement différent.
Sauf que plutôt que brandir cette idée pour se défendre de l’exploitation, elle la sert complètement et on évite la question de la place et du rôle de l’art dans la société. Je considère mon travail comme un gagne-pain (de ce fait plus proche de l’artisanat, mais je me dis artiste prolétaire pour faire chier les bourgeois, pourquoi se priver) et l’art comme quelque chose de très amoindri voire empêché par les conditions de travail que subissent d’une part les artistes pauvres et d’autre part les amateurs d’art prolétaires (amateur au bon sens du terme). Ça aussi c’est un truc qu’on ne voit jamais abordé : qui va pouvoir encore lire ou admirer des peintures dans un monde où plus personne en dehors de la bourgeoisie n’a ni le temps, ni l’argent, ni l’éducation, ni aucun accès ni aux livres ni à l’art. C’est déjà le cas (la culture n’est pas qu’une question de pognon, je ne parle pas ici que de bourgeoisie) et c’est peut être pas la peine de renforcer encore cette idée, elle est bien assez solide comme ça et ça devient franchement difficile de la détruire. Il n’est pas question de créer pour les bourgeois, ni d’avoir que des artistes bourgeois, et pourtant on y va gaiement, la fleur au fusil en se vautrant dans l’idée que notre boulot n’est pas un boulot comme les autres.

Sur son petit piédestal, l’artiste, le créateur, le scientifique, le professeur, le journaliste, clame à la face du monde qu’il est exceptionnel et mérite un traitement de faveur et pleure que sa situation est insoutenable, le sel de la terre est triste comme un caillou et il trépigne d’être traité comme les autres et le dit sans même rougir.

C’est un piège, et le piège est monté d’un part par nos exploiteurs et d’autre part par nous-mêmes : à aucun moment on ne décide de laisser tomber cette singularité en toc pour enfin constater qu’avant d’être intellectuel ou créatif, on est un prolétaire (quand on en est un, évidemment, mais là on entendra pas l’artiste bourgeois se plaindre de ses conditions de travail, pardi, he). Si ces métiers-là ont essuyé les plâtres des statuts ultra-précaires rêvés du patronat, nous n’avons jamais envisagé que ça puisse être une incroyable occasion à une solidarité de classe. Plutôt qu’alerter les autres travailleurs sur le recul des droits sociaux – ce qu’on vit déjà, n’ayant aucune couverture sociale en dehors de la santé – pour soutenir les luttes, et y participer pleinement, on n’a eu de cesse de rappeler notre singularité.

En oubliant au passage que le capitalisme est un empêchement à nos ambitions intellectuelles et artistiques. La perte de sens dans beaucoup de domaines, tout aussi singuliers et autrement indispensables (chez les soignants par exemple, ou à l’inspection du travail), mène des cohortes de travailleurs à la dépression, à l’alcool, aux drogues légales ou non, et au suicide.
Exactement comme les travailleurs de domaines moins prestigieux. L’ouvrier sur une chaine de montage ne mérite pas plus cette vie de merde que nous, nous ne méritons aucun traitement de faveur, nous devons rejeter l’exploitation pour ce qu’elle est, et non pas uniquement quand elle nous touche, nous.

Ce qui relie l’ouvrier, le soignant et l’artiste prolétaire c’est le statut social, et ça n’est pas dire que tous les boulots sont les mêmes, mais que nous sommes tenus par la même obligation de remplir le frigo, de payer un loyer ou des crédits. Les métiers intellectuels et créatifs sont prestigieux, et nous le savons puisque notre activité est la première chose que nous mettons en avant. Pourquoi choisir cet angle d’attaque quand on parle de conditions de travail, si ça n’est pour appuyer l’idée qu’on est au dessus de la plèbe ? Se situer au dessus de la masse est à la fois une absurdité et dans un sens une réalité, sauf que cette réalité nous la renforçons au lieu de la combattre et de chercher à la détruire. Parce que l’idée que l’accès aux arts est une question de bon vouloir uniquement est une idée largement répandue y compris chez nous, créateurs. Cette idée est merdique. Relire Bourdieu que j’ai pas lu d’ailleurs. Non : relire Lucien Bourgeois.
D’ailleurs quand la notion de lutte des classes est présente dans certains boulots intellos, elle sert quand même une hiérarchie : elle sert à se poser en sauveur, en éducateur de masses laborieuses, avec toute la condescendance que ça suppose. Il s’agit hélas d'”élever” le prolétariat, dans tous les sens du terme. La position surplombante du travailleur intellectuel, c’est quand même la grosse constante, quelque soit la forme qu’elle adopte.
Ceci dit y’a aussi le travailleur intellectuel qui insiste lourdement sur le terme de “précarité” pour laisser entendre qu’il est dans la même merde qu’un ouvrier interim, qui finit par confisquer ou instrumentaliser la situation de travailleur pauvre pour son bénéfice propre, en appelant à la solidarité des autres, sans jamais se montrer solidaire en retour (coucou les intermittents).
Mais je m’égare (je refais pas la blague non, je résiste vaillamment).

Dis toi bien, mon petit sel de la terre, que si tu peux éviter de sombrer à cause de tes conditions de travail, c’est peut être parce que tu trouves encore un sens à ce que tu fais et que tu t’accroches à lui comme un perdu (et c’est bien normal). Mais même ça, ça n’est pas du tout exceptionnel : on cherche souvent un sens à ce qui n’en a pas pour supporter les conditions de travail désastreuses qu’on subit. Sauf que le sens s’amoindrit de jour en jour et la réalité devient de moins en moins évitable. Enfin là peut être que je suis encore trop optimiste.

bon je me suis déjà perdue dans ce que je voulais dire, ah bravo.
À mort l’artiste est un cri de ralliement que j’adopte volontiers : la destruction de la société de classe amène logiquement la destruction de la figure de l’artiste. En aucun cas ça ne veut dire tuer l’art ou la création. Au contraire, c’est plutôt la libérer de la trop encombrante contrainte de devoir gagner sa vie avec ce que l’on crée et donc de trahir ce qu’on veut faire pour le rendre vendable, et de la libérer aussi de l’exception : permettre à chacun de créer et permettre à chacun d’apprécier la création, en détruisant ce qui est le premier empêchement à la création et à son appréciation : les hiérarchies construites par nos exploiteurs et par nous-mêmes. Ceci incluant la supériorité supposée de l’artiste sur celui qui regarde, et détruire forcément l’immuabilité des positions d’artiste et de regardeur.
Pour libérer l’art, il faut détruire la société de classes et donc détruire l’art.
Pour rappeler que l’art n’est pas hors du monde, l’artiste doit arrêter de se situer en dehors du monde.
Pour réintégrer le monde, l’artiste – tout comme le chercheur, le journaliste, le professeur – doit affirmer son appartenance au prolétariat et abandonner les spécificités de son activité.
En gros, les professions intellectuelles et créatrices doivent foutre leur ego au placard pour rejoindre la lutte des classes (et accepter de perdre sa situation surplombante, ce qui n’est pas le moindre des sacrifices héhé).

MAIS. ah bien oui y’a un mais,on peut pas toujours taper sur les mêmes, si ça ne me poserait aucun souci y’a quand même un autre aspect à ne pas oublier.
j’entends une réflexion récurrente quand je parle de revendiquer son statut de prolétaire en tant qu’artiste : non tu n’es pas prolétaire, tu es artiste. Ben là c’est le serpent qui se mord la queue, la question de l’œuf et de la poule : si l’artiste ne se dit jamais prolétaire, le reste du monde non plus (*) ne veut pas reconnaitre cette situation à l’artiste. Y compris dans des boulots liés au militantisme, de près ou de loin. L’artiste est un appui, une aide, mais jamais un sujet pensant. Y’a bien un moment où faudra débloquer ce cercle vicieux, pour ça y’a pas 10.000 solutions : sortir du corporatisme mortifère, arrêter de parler en termes de métiers et de spécificités, pour se mettre enfin à parler en termes de classes sociales. Construire des ponts, créer des ouvertures, plutôt que cloisonner, encore et encore. D’autant plus que la multiplication des statuts et spécificités va très vite envoyer ce mode de fonctionnement dans le mur.
D’autant plus que cette société de classes n’exerce pas sa pression que par le biais du travail et qu’il faudra aussi absolument aborder la question du logement, de la santé, du chômage et des minimas sociaux.

Mais je vais arrêter là maintenant parce que ça part déjà bien assez dans tous les sens.
Pour conclure je vais quand même renvoyer à cet excellent texte de Lizzie Crowdagger, qui aborde la question de l’auto-exploitation chez les auteurs. Vous verrez que ça rejoint ce que je dit là.

 

(*) voir ce texte de 2011, que je ne renie pas dans l’idée qui le fonde, mais plutôt dans les conclusions que j’en tire qui sont assez représentatives de ce que je déplore aujourd’hui dans ces métiers créatifs et intellectuels, et que je décris ici, bien que je tournasse autour déjà. He oui, comme quoi.

 

PS : il est évident qu’il existe des exceptions dans tous ces métiers intellectuels et/ou créatifs, il y a d’excellents profs, journalistes, artistes, chercheurs, mais ce qui les différencie justement c’est de rendre compte de situation sans insister sur la spécificité de leur travail. Ils l’incluent dans un discours plus large, à titre d’exemple. Et té en voilà deux, journalistes, qui ont justement écrit sur les “boulots de merde“.

13 réflexions au sujet de « portrait de l’artiste en travailleur »

  1. Merci pour cet article très intéressant. Finalement, il synthétise bien le ressenti que j’ai de ton travail et de tes réflexions, depuis tout ce temps que je te suis

  2. Merci Tanx c’est très interessant tout ce que tu dit et je vais allé voire la généreuse dose de lecture que tu fournis dans les liens et conseils de livres qui parsèment ton texte.
    Par rapport à la revendication d’être prolétaire par les artistes. Il me semble qu’il y a plusieurs classes d’artistes et que le mot prolétaire peut avoir plusieurs signification. Tou·te·s les artistes ne sont pas des travailleureuses pauvres et se sentent même plus proches de la catégorie au dessus d’elleux. (là dessus ca me rappel un texte de Mona Chollet ” Rêver contre soi même” http://www.peripheries.net/article311.html ) Pour celleux qui sont des travailleureuses pauvres il y en a qui sont d’origine bourgeoise et bénéficient de certains aventages liées à cette origine sociale. Prolétaire me semble être un mot qui recouvre plus que les mots “travailleur·e·s précaires ou pauvres” et du coup en ce qui me concerne, bien que je partage tes opinions j’ai l’impression que ce mot n’est pas adapté pour mon cas car même si mes revenus sont sous le seuil de pauvreté je bénéficie de nombreux avantages liées à ma classe de naissance (la bourgeoisie) tel que le soutiens matériel de mes proches, un petit héritage ou une facilité avec les codes de ma classe qui est celle plus susceptible d’avoir les moyens financiers de me faire vivre. A mes yeux me revendiqué prolétaire serait une appropriation injuste d’une autre classe, comme une spoliation ou proche de la notion d’appropriation culturelle qu’on retrouve vis à vis de la culture raciste et colonialiste. Je préfère dire que je suis une travailleuse précaire (comme les intermittent·e·s ;)) ou travailleuse pauvre, mais ceci n’empêche pas que je suis solidaire avec les artistes prolétaires et les prolétaires en générale qu’ils soient scientifiques, journalistes ou enseignantes.
    Par rapport à la notion d’élévation, que tu aborde. Je ne pense pas que par mon travail j’élève spécifiquement la classe des prolétaires, j’essaye d’élevé surtout la classe des femmes (même si il y a des bourgeoises parmi elles) et de dégonflé celle des hommes (bien qu’il y ai des hommes prolétaires, racisés et j’en passe) car mon œuvre est plus orienté vers le féminisme, mais je m’efforce quant même de toucher toutes les personnes indépendamment de leur classe, race et sexe. Pour la diffusion auprès des prolétaires, je suis quant même loin de ta réussite, car le temps que me prennent mes dessins et les formats que je pratique les rendent difficile à montré et les originaux complètement inaccessible financièrement aux prolétaires.
    Bon j’arrête de t’écrire un roman, je te remercie pour toutes tes idées et ton art qui m’élève souvent.

    • pour répondre très rapidement : tu es prolétaire, comme les intermittents. Prolétaire c’est quelqu’un qui est obligé de travailler pour vivre, point. Il n’y aucune appropriation quand on se dit prolétaire quand on est travailleur précaire / pauvre / intermittent ou que sais je et ce refus de ce terme c’est aussi un refus de situer le travail de l’artiste dans un contexte plus grand de lutte des classes. ça n’est pas parce qu’on crée qu’on est magiquement sortis de sa condition de prolo.
      et sur le fait que tous les artistes ne sont pas prolétaire, je n’ai jamais prétendu le contraire. C’est tout le point de mon texte qui réclame une position politique plutôt qu”une position sur des spécificités (qui ne riment à rien), position corporatiste qui n’avance rien à rien. c’est toute l’urgence qu’il y a à affirmer sa position sociale plutôt que son activité, à laquelle on est acculés par le loyer, la bouffe, la santé etc. sur le fait d'”élever” les gens, je déplorais cette posture, je ne cherche pas à faire ça perso, mon travail reste mon travail et mon travail n’est pas à proprement parler militant (et je ne veux pas qu’il le soit), parce que justement un travail militant c’est foncer droit dans le mur d’un capitalisme “safe” et sympa.

      • Merci pour ta réponse Tanx mais dans le mot prolétariat il y a plus que dans le mot “travailleur pauvre”. Même si toi tu ne veux pas entendre parlé de cet aspect du mot, c’est compliqué de demandé un ralliement derrière ce mot alors que pour la plus part des gens (intermittents et autres que tu mentionne) il ne veux pas du tout dire “travailleurs pauvre”. Si prolétaire veux dire travailleur pauvre alors pourquoi ne pas dire travailleurs pauvres directement ?
        Et si tu ne t’adresse en fait qu’aux seuls artistes prolétaires ( et pas aux artistes bourgeois, milliardaires, patrons exploiteurs d’ouvriers de l’art et j’en passe) alors c’est étrange de vouloir que les artistes se rassemblent dans leur corporation en dehors de leur classe sociale.

        Je ne comprend pas du tout ce que tu veux dire à la fin de ton message dans cette partie :” un travail militant c’est foncer droit dans le mur d’un capitalisme “safe” et sympa.”
        En quoi un travail “militant” (qui veux dire engagé politiquement pour moi – et peut être ici le problème est encore qu’on ne défini pas les mots de la même manière) serait obligatoirement un fonçage dans le capitalisme “safe” et sympas ?
        Ca va peut être t’enervée, mais pour moi ton travail est militant et je ne voie pas en quoi ton travail fonçerait dans le capitalisme “safe” et sympas.

        D’autre part, par rapport à la notion d’élévation, à mes yeux si une œuvre d’art n’a pas l’intention d’élévation (de la personne qui crée comme de celle qui regarde l’œuvre), alors elle est juste décorative et du coup j’ai du mal à la voire comme de l’art.
        Par rapport au statu des artistes, je suis d’accord avec l’idée de démocratiser la pratique artistique, mais d’un autre coté, est-ce qu’on ne tombe pas alors dans le travers libéral des “créatifs” qui fait que Publicis peut donner le statu d’artiste à ses publicitaires si tout est égal ? Ca me fait pensé aussi aux plateformes de mises en concurrences des graphistes auquel on assiste maintenant, qui mettent en concurrence des graphistes pro et des amateurs. Un peu comme si tout ce qui pouvait être fait par un amateur devait être déprofessionnalisé.
        Merci pour toutes ces reflexions,
        pour info on en parle aussi sur seenthis :
        https://seenthis.net/messages/600586
        Bonne journée à toi

        • je l’ai expliqué : parler de prolétariat c’est resituer dans un contexte de lutte, et c’est tout l’enjeu de mon texte. c’est quand même fou de faire tout un foin de ce terme qui désigne une réalité, rejeter à ce point sa place dans une société de classe. Prolétaire ne signifie pas travailleur pauvre, mais il englobe les travailleurs pauvres aussi, relis moi. et rlis mes autres textes où tous ces points sont abordés.

        • pour répondre à ceci :

          la question “en quoi un travail “militant” (qui veux dire engagé politiquement pour moi – et peut être ici le problème est encore qu’on ne défini pas les mots de la même manière) serait obligatoirement un fonçage dans le capitalisme “safe” et sympas ?n quoi un travail “militant” (qui veux dire engagé politiquement pour moi – et peut être ici le problème est encore qu’on ne défini pas les mots de la même manière) serait obligatoirement un fonçage dans le capitalisme “safe” et sympas ?”

          je renvoie à ce texte où j’aborde la question. j’ai fait quelques travaux clairement militants, j’ai arrêté d’en faire parce que je me suis rendue compte que je ne peux pas gérer l’aporie qu’ils constituent : gagner de l’argent, ou produire un travail destiné à en gagner pour d’autre fait entrer un discours à la base contestataire dans un circuit marchand et le détruit, de fait. Le Che qui est devenu un motif de t.shirt quoi. C’est comme le développement de l’intérêt pour les SCOP qui font miroiter un capitalisme sympa et “équitable” (oxymore), l’idée que nous sommes dans un “mauvais” capitalisme et qu’il existerait des formes d’exploitation sympas.
          sur la différenciation art / joli / artisanat etc je renvoie aux conférences de Menger qui en parle bien mieux que moi. Mais bienheureux qui peut démêler l’art “pur” de l’art pour bouffer.
          au passage, le publicitaire est déjà dans la catégorie des artistes, d’un point de vue très pragmatique il suffit de regarder quelles professions cotisent à la Maison des Artistes. J’ai du mal à comprendre à quel moment je n’ai pas été claire dans mon texte ces questions sont pourtant abordées simplement et je pense pas de façon obscure. parler de qualités intrinsèques d’une œuvre fait certes partie de la problématique, dans un sens, mais ici ça n’est pas le propos. L’œuvre n’a pas pour but d’élever quiconque non, ça peut être un angle si l’artiste le souhaite mais un angle parmi 10 milliards. Et une oeuvre décorative peut aussi avoir un sens autre que décoratif. Mais tout ça n’est pas mon propos : ça ne fait que continuer à chercher des particularités au lieu de parler de classes sociales et s’inscrire dans un contexte plus grand. En fait je me demande pourquoi je continue d’expliquer ce qui est pourtant dit clairement dans mon texte, je me demande surtout pourquoi on tient tant à refuser son statut à l’artiste prolétaire, sauf si bien sûr on a une vision totalement romantique de l’art.

  3. J’ai toujours été mal à l’aise avec le mélange de l’art et du travail. Il m’est arrivé d’écrire, mais pour conjurer quelque chose, une forme de révolte : mes lecteurs se comptent sur les doigts d’une main, et l’un de mes seuls exemplaires papier se trouve… dans les archives de la BNF.
    Je pense que l’on crée par nécessité intime, par urgence personnelle : pas besoin d’un public, je me fiche d’être lu quand j’écris !
    Le professionnalisme, dans l’art, devrait être l’exception et l’amateurisme la règle : on échapperait alors à nombre de créations de commande qui n’ont d’art que le nom…

    • il n’est pas question de juger le fait du choix de vivre de ça ou non, c’est quelque chose qui regarde chacun. L’art n’est pas plus pur qu’un autre domaine, c’est mon propos ici. Aucun boulot n’échappe non plus à ce truc d’éthique.
      Il n’est pas question de dire qu’il ne faut pas en vivre pour rester pur (ce qui est faux, puisqu’on peut courir après des tas de choses en dehors du fric : la notoriété, l’autosatifaction, l’influence etc.) il est question de remettre du discours de classe dans les discours d’artistes/auteurs. Il ne s’agit pas de parler de cas personnel mais de rendre politique le discours.

  4. Ton texte me fait réfléchir (c’est cool). J’envisageais les choses autrement. D’abord, je dis “je suis artiste” dans le sens où le besoin de créer me prend comme une envie de pisser. Pas le choix, donc pas de mérite. Ce n’est que passée la frénésie créative que la question du devenir et de la valeur de ce que j’ai pondu se pose, comme celle du statut social associé. Et ensuite, même si la création peut être le fruit d’un travail considérable, je considère néanmoins que ça relève davantage du jeu. Et je trouve le jeu plus souhaitable et plus sain que le travail, dans l’absolu, puisque le jeu est émancipant alors que le travail (subi) est aliénant. Et si le jeu est devenu un privilège dans nos sociétés, il s’agit bien d’une activité universelle, qui n’est même pas cantonnée à notre espèce, et qui est accessible et pratiquée par tous les enfants avant que la société fasse tout pour nous en détourner… Donc l’irruption de la lutte des classes dans ce paysage idyllique me déprime un peu, mais je vais lire les textes liés et encore réfléchir ;)

Les commentaires sont fermés.