le fond du slip

il toise mon sac, les bras croisés, ne me regarde même pas en face et lâche un “SAC” autoritaire
“SAC” c’est pas une phrase, “SAC” ça veut rien dire, est-ce que je me mets à déclamer “RÉGLISSE” comme ça en pleine poste, moi, non, alors je fais l’idiote :
-pardon ?
-SAC
décidément.
-je ne comprends pas, bonjour, déjà, et qu’il vous plait c’est pas du luxe
-oui bé je travaille moi, pour qui vous vous prenez

une femme âgée, le regard amusé, me prend le bras et me souffle un “laissez tomber”, je lui souris et lui dit que non, je laisserai pas tomber, que j’en ai marre.
je me prends pour une humaine dis donc, quelle outrecuidance, je refuse qu’on me parle comme à de la merde pour fouiller jusqu’au fond de mon slip à tout propos et toutes les 5 minutes sans broncher, sans le moindre signe de politesse ou le moindre égard, j’ai l’heur de me prendre pour autre chose qu’une vache qui attend qu’on vérifie son numéro.
J’en ai marre.
Le mec ne comprend pas que je refuse. Il veut voir mon sac, sac sac sac il a que ça à la bouche, il exige, il trépigne, il va se rouler par terre dans pas longtemps, il me laisse pas parler il m’énerve, je lui dis ok avec un grand sourire mais je veux voir d’abord votre assermentation qui vous autorise à ça.
Non. Il comprend pas.
ha ben ça m’aurait étonnée. il me désigne sa veste avec un SECURITÉ brodé dessus. Je lui dis que c’est pas une assermentation et je me peux très bien me balader en polo SECURITÉ si ça me chante. Il est exaspéré.
il ne comprend toujours pas. Une meuf intervient en disant “mais c’est pas possible ça”, je me dis, pendant 1/2 seconde, que ça y est enfin je déclenche quelque chose de positif, un refus des gens de se faire surveiller comme ça. Je vois déjà le blocus des clients une AG une barricade.

Naïve que je suis.

La meuf lève le menton, fière et sûre de son coup et m’assène la petite leçon gouvernementale et que je me rends pas compte si tout le monde faisait ça (et bien oui j’en rêve en fait) et que quand même on est dans une période d’attentat là j’en peux plus je lève les yeux au ciel, fais un geste de la main et lâche un “pfft” en rigolant, comme si j’avais une bombe dans mon sac franchement, et me concentre sur le flic improvisé. Je lui répète que je lui montrerai mon sac que si je vois son assermentation. Je suis devant la machine et je tremble en passant ma commande, deux foutues lettres à affranchir, la putain de fin du monde.
le mec me répète en boucle que je suis rien du tout pour lui, no shit sherlock, comme si j’avais pas déjà bien compris. Il me dit qu’il va appeler les flics, alors en collant mes timbres je soupire “mais allez-y, appelez-les”, il téléphone, il angoisse, il geint au téléphone que je veux pas montrer mon sac comme un écolier qui se plaint au maître, j’hallucine, il leur dit que je demande une assermentation et je donnerais cher pour entendre ce que la personne à l’autre bout peut bien lui dire. La femme âgée est à la machine à côté de moi et ricane, je dis “mais quel bon dieu d’histoire du siècle, entrer sans montrer son sac” le mec s’agite encore plus, va voir tout le monde dans la poste en chouinant que je veux pas montrer mon sac, les guichetiers s’en foutent, et pendant ce temps là une foule entre sans montrer son sac.
“mais c’est la loi” jérémiade t-il, ce à quoi je réponds que c’est aussi la loi de montrer cette foutue assermentation.

Comme à chaque putain de fois.

Je vais mettre mes deux foutues lettres dans la boite, le mec me dit de rester là je dis non, il braille FERMEZ LES PORTES au cas où j’ai une bombe autant que je reste dedans tu vois la logique du truc, je dis c’est ça oui et je sors, il tente de me bloquer le passage avec son bras, je le regarde salement en lui disant de ne pas me toucher. Devant la poste, je détache mon vélo en pestant, le mec continue à me parler je l’entends pas, j’enfourche mon vélo quand il me dit qu’il m’a filmée.

Filmée en train de détacher mon vélo ? wow, appelez 3 compagnies de CRS ! contactez le GIGN de suite ! passez vite à vigipirate rougerougerouge !
et je pars en lui disant que j’en ai rien à branler.

les jeunes ne lisent plus

Le 5 avril 2021, le programme est mis en place, non sans certains remous. C’était primordial, une question de vie ou de mort, une question de sécurité planétaire, il était question de sauver le monde de la fin de la lecture, plus menaçante encore que la ridicule montée des eaux, ces peccadilles de questions liées au travail, de mal-être lié à celui-ci, par exemple. Mais les gens ne pouvaient pas savoir ce qui était vraiment grave, forcément.

Il était tout de même question de sauver ce qui faisait l’essence de l’humain, ce qui le différencie de la bête, ce qui fait sa richesse et sa fierté : la culture et donc forcément la lecture. Et d’une génération à l’autre, on s’affolait depuis des siècles, tirant des sonnettes d’alarme que jamais personne n’écoutait vraiment  : les jeunes lisent moins qu’avant. Il était malgré tout étonnant qu’on ait encore autant de production de livres puisque les gens lisent de moins en moins de plus en plus, faisaient remarquer des petits malins contestataires qui ne maitrisaient pas la langue, marquant là leur appartenance à ces castes sous évoluées qui ne connaissent même pas Zola.

Sans doute le genre de personne à se contenter des paquets de céréales. Mais même pour eux, on avait fini par prévoir le coup. Les céréales au chocolat affichaient des extraits de À la recherche du temps perdu en corps 8, les céréales au maïs les discours officiels de grandes figures comme par exemple Malraux, ou Jack Lang. On colmatait les fissures en préparant les grands travaux. L’heure était grave et tout le monde était mis à contribution, comme une immense reconstruction après une terrible guerre, dont les victimes allaient errantes sans même savoir reconnaitre un Flaubert d’un Roucas. Effarés, des professeurs pleuraient convulsivement tous les soirs le sort de leurs jeunes qui préféraient trainer en mob sur la place du village et se rouler des palots plutôt que lire Balzac.

Les gens – ou plutôt futurs gens – devront désormais lire dès l’utérus. C’est la première étape avant de faire lire les spermatozoïdes et des ovules, mais le temps que la science aboutisse ses recherches en nanotechnologies sur des livres assez petits pour le permettre, il fallait à tout prix avancer dans cette voie et ne pas perdre de temps. En attendant et faute de mieux, on allouait des sommes pharaoniques pour équiper le ventre des femmes enceintes de haut-parleurs diffusant en continu les œuvres complètes de Voltaire.

D’ici 2030 on commencera à rattraper le retard et on inversera la tendance, avoir des bébés qui naitront avec des lunettes en demi-lune et déjà chiants comme la mort, alors les parents les tueront, le babillement des enfants s’étant transformé en ronflement continu, qui sur l’incroyable acuité de Flaubert sur son époque, qui de la flamboyance de Hugo. Les parents, les mains encore pleines du sang de bons petits critiques employés à la revue Lire dès leurs 3 mois atteints, se suicideront en laissant des lettres tellement mal écrites qu’on les faisait corriger avant de les faire lire, des lettres où ils disaient dans leur langage répugnant qu’ils ne savaient même pas ce qu’on était censés trouver dans les livres qui importait tant et qu’ils voulaient des enfants à mobylette qui roulent des palots sur les places des villages, devenues de tristes endroits où ne rebondissaient plus que des amarantes poussées par le vent.

pas de bol

Il se leva comme à son habitude, dès potron-minet. Il appréciait l’aube pour le silence de sa chambre de bonne, qui donnait sur la terrasse du Nightbird, bar branché et bruyant, et bien heureusement pour lui il n’avait pas besoin de beaucoup de sommeil.
Quoi que ces derniers temps il se sentait un peu fatigué, il faut dire que ses recherches, de plus en plus frénétiques au fur et à mesure qu’il approchait du but, le tenait dans une excitation presque insupportable. Il gardait sur sa table de chevet un carnet plein de notes embrouillées, dans lequel il griffonnait pour calmer sa tête avant de dormir, et avant que le jour ne pointe il le reprenait, avec son premier café bien tassé, pour trier les trouvailles qui lui seraient utiles.
Ce réveil n’était pas tout à fait comme les autres, quelques heures avant il avait justement écrit, avec ses pattes de mouches décodables par lui seul, ce qui lui semblait être la clé de ce qui le bloquait.

Il tenait enfin ce qui enfin allait lui apporter peut-être la gloire, peut-être l’argent, mais surtout ce qui lui permettrait d’obtenir d’une façon ou d’une autre tout ça : le temps en quantité illimitée, il avait fini par percer le secret de la vie éternelle et de l’invincibilité. Ébouriffé, il ouvrit son carnet et alluma une cigarette. Fiévreux, il tria et mis au propre ses notes, puis alla se rafraichir rapidement au petit lavabo, dans un état lamentable faute de temps pour le ménage, et se remit au travail.

Le téléphone sonna, confirmant qu’on est toujours dérangé quand on planche sur un travail de la plus haute importance et qui nécessite toute notre attention. En soupirant, il empoigna le combiné :

-Salut, comment va ce matin ?
-ho salut… tu sais, je t’aime beaucoup et tu le sais mais tu tombes mal, je suis sur le point d’aboutir enfin. Je sais que ça fait longtemps qu’on ne s’est vus, mais promis, demain ou dans deux jours.. mais maintenant je suis désolé je suis bien trop occupé.
-si tu n’étais pas mon ami, et si je ne partageais pas ton goût de la découverte, crois moi il y a longtemps que j’aurais laissé tomber.
Il rassura son seul ami, dans deux jours tout irait mieux et ils se reverront, avec du temps, du temps à ne avoir qu’en faire, et ils referont, encore et encore, le monde tel qu’ils le voulaient, avec cette fois l’espoir d’y arriver.

La journée passa comme un songe, il travailla sans discontinuer. La fin d’après-midi arriva sans qu’il s’en rendit compte. Il avait enfin mis au point la formule qui l’obsédait depuis si longtemps. Les ingrédients en étaient si vulgaires, ordinaires, banals, triviaux qu’il s’en sentit un peu vexé. Mais sitôt l’étonnement passé il se réjouit : il pouvait finaliser son œuvre tout de suite, il avait tout à portée de main.

Il n’aurait  pu ni trouver le sommeil ni rien faire d’autre tant qu’il n’aurait pas essayé, et tant pis pour la fatigue qui maintenant pesait de tout son poids sur sa nuque. Il avala le liquide nauséabond en grimaçant et resta là, les bras ballants, planté au milieu de l’unique pièce dans un indescriptible désordre. Tout d’abord il se sentit rien d’autre qu’une nausée qu’il refréna, craignant de rendre la précieuse potion. Il regarda la nuit par l’œil-de-boeuf, sans la voir vraiment.
Et puis il ressentit, çà et là, des fourmillements, des petits tressautements, des gargouillements et des torsions. Prenant son courage à deux mains, il entreprit de tester l’efficacité de sa découverte. Il savait qu’il risquait de faire le grand saut mais il ne voyait pas comment s’en assurer autrement.

Et jeta une corde par dessus la poutre qui traversait la petite pièce, y fit un nœud coulant et se pendit sans perdre de temps à réfléchir, il prit juste soin de ne pas faire tomber la chaise quand il effectua le presque ultime petit bond de côté. Ç’aurait été bien trop bête de passer l’éternité suspendu comme un jambon.

Son Corps se balança, avec un petit grincement de la corde sur la poutre. Rien ne se produisit pendant un bon moment.
La lueur des lampadaires plus loin colorait le ciel bas d’un jaune sale, la cour envoyait à nouveau des sons sourds et entêtants quand ses doigts remuèrent doucement. Il ouvrit un œil, puis deux.
Effaré, un peu perdu, il porta ses main à son cou, puis il réalisa enfin ce qu’il s’était passé. Il ouvrit grand les yeux et, encore suspendu, partit dans un rire presque dément. Il avait réussi.

Ses pieds cherchèrent la chaise, elle était un peu loin et il commença à paniquer et se maudit d’avoir été trop pressé. Heureusement il réussit à l’atteindre à force de déhanchements.
Abasourdi, il resta devant le petit miroir sale, à s’ausculter de bout en bout, et il constatait qu’il allait bien, très bien même. Très bien sauf que la fatigue accumulée ces derniers mois se faisait cruellement ressentir. Hélas le secret de la vie éternelle ne renfermait pas celui de l’énergie perpétuelle. Il sourit en se faisant cette réflexion.
Philosophe, il se dit que la meilleure chose à faire pour commencer cette nouvelle vie était de dormir tout son saoul pour attaquer de plus belle, frais et dispos, et enfin retrouver son ami.
Il se glissa sous la couverture élimée avec un profond soupir de contentement et s’endormit très vite. Il dormit 48h, il n’entendit pas tambouriner à sa porte, il n’entendit pas plus son radio-réveil calé sur france info, il n’en percevait qu’un babillement lointain, une petite musique drôle, il souriait dans son demi-sommeil en se disant que désormais plus rien ne pressait, et il repoussait encore le moment du premier lever de sa nouvelle vie.
Il n’entendait pas la clameur qui montait de la ville tout autour.

“France info, 15h. Depuis 24h maintenant le monde est plongé dans le chaos. En effet, l’annonce de la fin du monde par d’éminents scientifiques a semé une terrible confusion et partout on cherche à exaucer ses dernières volontés. De gigantesques orgies se sont déclarées partout, les villes flambent, les pilleurs ne se concentrent plus que sur les magasins de nourriture de luxe pour un dernier festin. Je vais quitter moi aussi l’antenne, il ne reste plus que 12h et je ne veux pas les passer à regarder le monde savourer ses dernières respirations, ciao la compagnie.”

 

 

Pascal

Martin embrassa Martine et lui demanda si il lui manquait quelque chose pour le repas du soir. Elle répondit que juste une bouteille de bon vin manquait, le reste était prêt. Un bourgogne, peut-être, mais elle n’était pas bien sûre. Il dit qu’il improvisera, il demandera au caviste le meilleur accord possible avec le plat, après tout maintenant ils devaient avoir étudié la question, il y avait fort à parier que les couples dans leur genre devaient maintenant poser cette question régulièrement. Et que l’argent, bien sûr ne serait pour une fois pas un problème, c’était exceptionnel et il fallait marquer le coup. Il prit le sac en toile élimé sur le buffet et profita de la promenade pour sortir le chien.

Elle ouvrit le four pour vérifier la cuisson, se tenant un peu en arrière pour éviter les projections de gras brûlant. Elle pensa que sans doute la durée légale de consommation était un peu courte, il lui manquait un peu de corps et elle trouva ça très dommage. À 30 jours seulement il était encore un peu trop chétif. Elle supportait mal qu’on fit les choses à moitié et si on devait autoriser les jeunes parents à manger leur bébé, autant leur permettre d’attendre 6 mois qu’il soit un peu plus gras et conséquent, qu’on puisse au moins inviter un peu de famille pour profiter de ce festin. Elle alluma une cigarette après avoir retiré le gant matelassé et soupira d’aise en regardant distraitement par la fenêtre.
Elle était si heureuse, Martin lui avait donné un si bel enfant malgré tout.

le vigile II (aventure au Super U des Capucins)

(pour lire le Vigile (aventure au C&A) c’est par là)

Fort jouasse d’un week-end passé en bonne compagnie avec des amis sous les platanes à siroter des muscat frais, puis d’un apéro à la fraiche à mon retour, ce début de semaine était parfait… Tant que je pouvais encore faire abstraction d’une société qui sombrait, jour après jour, dans un délire de surveillance généralisé et d’omniprésence policière.

Sans doute trop j’imagine, aussi je croisais déjà des bidasses aux joues de poupon qui s’armaient de famas pour surveiller de dangereux lumpenprolétaires qui éclusaient les 8.6 aux abords du marché, des fois qu’il leur prendrait l’envie de faire péter les cageots de courgettes pourries. Déjà l’ombre s’abattait sur mon moral, quand j’entrais dans le petit supermarché.
Je passais le portique, adressant un bonjour au vigile qui me héla de façon quelque peu brusque :
-madame, déposez votre sac !
Je notais le ton, l’absence de politesse, l’ordre péremptoire, on voulait déjà me signifier quelque chose : que le chef ici c’était lui. Ah bon. Je pesais le pour et le contre,l’urgence de ma faim, je regardais la jauge urinaire, j’avais un peu de temps alors je me lançais :
– d’accord, signez-moi une décharge
-non déposez votre sac.
-non, je ne laisse pas mon sac sans décharge, ce sont mes affaires
-vous avez des légumes du marché ?
-oui
-laissez votre sac
-signez moi une décharge.
-non

Je n’avais pas que ça à faire, alors je m’enfonçais dans les rayons quand le vigile beugla
-MADAME RESSORTEZ !
– je dois faire des courses, venez me chercher si ça vous amuse.

il me rattrapa devant les bocaux de cassoulet et me toisa, l’œil lourd d’arrogance :
-il faut laisser votre sac si vous avez des légumes
-oui sans souci, si vous signez une décharge
-non.
-alors je laisse pas mon sac
-et donc je dois vous faire confiance ?
-et moi, je dois vous faire confiance pour vous laisser des effets personnels sans décharge ? bon. on se fait confiance et point, c’est tout
-d’accord, alors je vais vous suivre partout
-si vous chante.

Alors qu’une armée de dangereux terroristes entraient librement avec tout un arsenal de patates à goupilles et de tomates explosives entraient à l’autre bout du magasin laissé sans surveillance, je me retrouvais à regarder le pain précuit avec le vigile sur les talons.
Quand je dis “sur les talons” ça n’est pas une figure de style : il me marchait littéralement sur l’arrière de mes docs. Au bout de 3 fois à me faire piétiner ainsi je me retournais quelque peu énervée :
-vous êtes obligé de marcher à 20cm derrière moi et m’écraser les talons ?
-je m’excuse
-marchez plus loin, ça va je vais pas tout voler, là
-je fais mon boulot
-votre boulot ! vous vous êtes mis en tête de me faire chier, c’est tout. grognais-je en embarquant la pizza au chèvre marque U pour mon cher et tendre qui aime les pizza chèvre.
je sentais sa présence à 20cm dans mon dos, me frôlant sans cesse, m’écrasant encore les talons, l’envie de le massacrer me montait inexorablement, je lâchais de colère “bon sang à 40 piges on m’a jamais autant traitée comme de la merde” (ce qui était faux bien entendu)
-moi non plus
-!!!!!!!!!!!
la stupeur m’a cloué le bec, le mec qui avait décidé de m’emmerder jusqu’au bout rejetait son comportement de merde sur moi, m’en rendant responsable. Tranquille.

Dans la file d’attente, toujours affublée de mon petit flic, celui ci me dit qu’il tenait à voir mon sac en sortant, alors je lui demandais si il était assermenté pour ça, ça alors.
-oui
-d’accord, mais je veux voir une carte ou un document qui en atteste
-non
-je vous montre pas mon sac alors
-tout le monde le fait, y’a un écriteau, montre il vaguement, quelque part
-ça veut rien dire, je veux voir un document je montre pas mes affaires à n’importe qui qui me le demande.

Le vigile excédé sortit une carte de son blouson et me la passa 2 secondes sous le nez.
-je n’ai rien vu, j’ai pas eu le temps, remontrez-moi cette carte
-non.
-alors je ne vous montre pas mon sac. Je soupirais, en me disant que peut-être il faudrait que je me trimballasse avec les n° d’articles de loi qui régissent ce genre de chose, le texte photocopié, que sais-je encore, dans un attaché-case à côté des tomates terroristes, me trainer 50 kilos de papier pour être parée à toute possibilité d’emmerdement maximal. Ou bien se trimballer des slips et chaussettes sales bien odorantes pour leur passer le goût de mater dans les sacs. Des cadavres de souris dans du formol. des têtes humaines en papier mâché. des fausses bombes en rouleaux de PQ.

Je commençais à être bien rodée mais hélas ma patience s’émoussait dangereusement.

le vigile me coupa devant et alla se poster derrière la caissière pour lui dire de regarder mon sac. Je dépose mes 4 achats sur le tapis, la caissière et le vigile demandent à voir mon sac, et pour le plus grand étonnement de tous je répondis : montrez-moi une assermentation et je le fais.
Nouveau refus.

Consternation.

Le ton monta alors : la caissière me montra le plus beau regard méprisant qu’elle a en stock et essaya de me raisonner comme une enfant :
-vous savez madame, tous les magasins le font
-et tout le monde abuse
-il y a un écriteau
-il pourrait tout aussi bien y avoir un écriteau qui demande à tout le monde de marcher à cloche-pied je vois pas ce que ça changerait.
-je ne vous encaisse pas
-pour quel motif ?
-vous n’avez pas voulu montrer votre sac.
-je vous le montre si je peux voir une assermentation, vous savez : on a des droits, on ne fait pas ce qu’on veut parce qu’on met des écriteaux, c’est absurde
le vigile intervint : “le droit, le droit…
-quoi, le droit ? continuez ? bien sûr que nous avons des droits
-et vous croyez qu’on est rien et que vous êtes quelqu’un ?
je présumais que ce “on” était le Sacro Saint Super U. Si j’étais quelqu’un ! Mais mazette, pour autant que j’en savais et même si j’ignorais beaucoup de choses de la vie, j’étais pourtant sûre que je n’étais pas encore une vache, un mulot ou une paire de pantoufles !
-oui voilà tout à fait, c’est ça. je perdais franchement patience, aussi j’ajoutais que je voulais voir la direction. Le vigile baissa la tête, grommela et ne bougea pas. Je réitérais ma demande, toujours rien.
tout le long j’avais parlé aussi fort que possible pour que les gens autour sachent un peu quels étaient nos droits en matière de surveillance, mais rien à  faire : j’étais la chieuse, et le magasin avait raison, quoi que j’eus dit. J’étais incongrue et suspecte, une fois de plus. A quoi bon faire valoir nos droits, si c’est pour y passer la nuit, devait se demander la mémé derrière moi, hochant la tête pour me désapprouver.
Mais oui ! à quoi bon n’est-ce pas, foutons-nous à poil si on nous le demande on va pas chipoter pour un sac, si le vigile a un blouson c’est qu’il y a une bonne raison, c’est qu’il a le droit ! Allons soyez raisonnable !
Que pouvais-je donc faire.

J’ai fini par leur brailler “VOUS ME FAITES CHIER !” dans un accès de ras-le-bol incontrôlable, et je suis sortie, sans la pizza pour chéri qui devait s’autodigérer pendant ce temps là, en tremblant de rage de m’être fait écraser les pieds par un connard décidé à me faire coller le train pour ressortir sans rien parce qu’il en avait le pouvoir. En somme il était bien question de ça : non pas de droit, mais de rappeler qui a un pouvoir sur qui, rappeler une hiérarchie tacite même si elle ne repose sur rien du tout, et te faire bien comprendre que tu n’as qu’une seule alternative : te soumettre aux exigences, si incongrues soient-elles et sans moufter s’il vous plait, pour acheter une putain de pizza surgelée marque U.
je sortis et je vis des flics des flics des flics ENCORE DES FLICS, des bidasses, des vigiles, des caissiers, tout le monde surveille tout le monde, montre ton cul, ouvre grand, c’est pour la république !

Je consultais les annonces de vente de terrain dans la creuse et cherchais des tonneau à vendre sur le bon coin dès mon retour.

PS : plus sérieusement, je suis attristée de constater à chaque fois que des travailleurs ultra fliqués reportent ce qu’ils subissent sur d’autres personnes. Le mépris rencontré quand tu rappelles tes droits à une vie privée (c’est ce qui a fait lever les yeux au ciel à la caissière) ne me laisse présager rien de bon. Voici un article qui parle de la condition des vigiles (précaires) et ce qu’ils peuvent faire et ne pas faire.