pas de bol

Il se leva comme à son habitude, dès potron-minet. Il appréciait l’aube pour le silence de sa chambre de bonne, qui donnait sur la terrasse du Nightbird, bar branché et bruyant, et bien heureusement pour lui il n’avait pas besoin de beaucoup de sommeil.
Quoi que ces derniers temps il se sentait un peu fatigué, il faut dire que ses recherches, de plus en plus frénétiques au fur et à mesure qu’il approchait du but, le tenait dans une excitation presque insupportable. Il gardait sur sa table de chevet un carnet plein de notes embrouillées, dans lequel il griffonnait pour calmer sa tête avant de dormir, et avant que le jour ne pointe il le reprenait, avec son premier café bien tassé, pour trier les trouvailles qui lui seraient utiles.
Ce réveil n’était pas tout à fait comme les autres, quelques heures avant il avait justement écrit, avec ses pattes de mouches décodables par lui seul, ce qui lui semblait être la clé de ce qui le bloquait.

Il tenait enfin ce qui enfin allait lui apporter peut-être la gloire, peut-être l’argent, mais surtout ce qui lui permettrait d’obtenir d’une façon ou d’une autre tout ça : le temps en quantité illimitée, il avait fini par percer le secret de la vie éternelle et de l’invincibilité. Ébouriffé, il ouvrit son carnet et alluma une cigarette. Fiévreux, il tria et mis au propre ses notes, puis alla se rafraichir rapidement au petit lavabo, dans un état lamentable faute de temps pour le ménage, et se remit au travail.

Le téléphone sonna, confirmant qu’on est toujours dérangé quand on planche sur un travail de la plus haute importance et qui nécessite toute notre attention. En soupirant, il empoigna le combiné :

-Salut, comment va ce matin ?
-ho salut… tu sais, je t’aime beaucoup et tu le sais mais tu tombes mal, je suis sur le point d’aboutir enfin. Je sais que ça fait longtemps qu’on ne s’est vus, mais promis, demain ou dans deux jours.. mais maintenant je suis désolé je suis bien trop occupé.
-si tu n’étais pas mon ami, et si je ne partageais pas ton goût de la découverte, crois moi il y a longtemps que j’aurais laissé tomber.
Il rassura son seul ami, dans deux jours tout irait mieux et ils se reverront, avec du temps, du temps à ne avoir qu’en faire, et ils referont, encore et encore, le monde tel qu’ils le voulaient, avec cette fois l’espoir d’y arriver.

La journée passa comme un songe, il travailla sans discontinuer. La fin d’après-midi arriva sans qu’il s’en rendit compte. Il avait enfin mis au point la formule qui l’obsédait depuis si longtemps. Les ingrédients en étaient si vulgaires, ordinaires, banals, triviaux qu’il s’en sentit un peu vexé. Mais sitôt l’étonnement passé il se réjouit : il pouvait finaliser son œuvre tout de suite, il avait tout à portée de main.

Il n’aurait  pu ni trouver le sommeil ni rien faire d’autre tant qu’il n’aurait pas essayé, et tant pis pour la fatigue qui maintenant pesait de tout son poids sur sa nuque. Il avala le liquide nauséabond en grimaçant et resta là, les bras ballants, planté au milieu de l’unique pièce dans un indescriptible désordre. Tout d’abord il se sentit rien d’autre qu’une nausée qu’il refréna, craignant de rendre la précieuse potion. Il regarda la nuit par l’œil-de-boeuf, sans la voir vraiment.
Et puis il ressentit, çà et là, des fourmillements, des petits tressautements, des gargouillements et des torsions. Prenant son courage à deux mains, il entreprit de tester l’efficacité de sa découverte. Il savait qu’il risquait de faire le grand saut mais il ne voyait pas comment s’en assurer autrement.

Et jeta une corde par dessus la poutre qui traversait la petite pièce, y fit un nœud coulant et se pendit sans perdre de temps à réfléchir, il prit juste soin de ne pas faire tomber la chaise quand il effectua le presque ultime petit bond de côté. Ç’aurait été bien trop bête de passer l’éternité suspendu comme un jambon.

Son Corps se balança, avec un petit grincement de la corde sur la poutre. Rien ne se produisit pendant un bon moment.
La lueur des lampadaires plus loin colorait le ciel bas d’un jaune sale, la cour envoyait à nouveau des sons sourds et entêtants quand ses doigts remuèrent doucement. Il ouvrit un œil, puis deux.
Effaré, un peu perdu, il porta ses main à son cou, puis il réalisa enfin ce qu’il s’était passé. Il ouvrit grand les yeux et, encore suspendu, partit dans un rire presque dément. Il avait réussi.

Ses pieds cherchèrent la chaise, elle était un peu loin et il commença à paniquer et se maudit d’avoir été trop pressé. Heureusement il réussit à l’atteindre à force de déhanchements.
Abasourdi, il resta devant le petit miroir sale, à s’ausculter de bout en bout, et il constatait qu’il allait bien, très bien même. Très bien sauf que la fatigue accumulée ces derniers mois se faisait cruellement ressentir. Hélas le secret de la vie éternelle ne renfermait pas celui de l’énergie perpétuelle. Il sourit en se faisant cette réflexion.
Philosophe, il se dit que la meilleure chose à faire pour commencer cette nouvelle vie était de dormir tout son saoul pour attaquer de plus belle, frais et dispos, et enfin retrouver son ami.
Il se glissa sous la couverture élimée avec un profond soupir de contentement et s’endormit très vite. Il dormit 48h, il n’entendit pas tambouriner à sa porte, il n’entendit pas plus son radio-réveil calé sur france info, il n’en percevait qu’un babillement lointain, une petite musique drôle, il souriait dans son demi-sommeil en se disant que désormais plus rien ne pressait, et il repoussait encore le moment du premier lever de sa nouvelle vie.
Il n’entendait pas la clameur qui montait de la ville tout autour.

“France info, 15h. Depuis 24h maintenant le monde est plongé dans le chaos. En effet, l’annonce de la fin du monde par d’éminents scientifiques a semé une terrible confusion et partout on cherche à exaucer ses dernières volontés. De gigantesques orgies se sont déclarées partout, les villes flambent, les pilleurs ne se concentrent plus que sur les magasins de nourriture de luxe pour un dernier festin. Je vais quitter moi aussi l’antenne, il ne reste plus que 12h et je ne veux pas les passer à regarder le monde savourer ses dernières respirations, ciao la compagnie.”

 

 

Pascal

Martin embrassa Martine et lui demanda si il lui manquait quelque chose pour le repas du soir. Elle répondit que juste une bouteille de bon vin manquait, le reste était prêt. Un bourgogne, peut-être, mais elle n’était pas bien sûre. Il dit qu’il improvisera, il demandera au caviste le meilleur accord possible avec le plat, après tout maintenant ils devaient avoir étudié la question, il y avait fort à parier que les couples dans leur genre devaient maintenant la poser régulièrement. Et que l’argent, bien sûr ne serait pour une fois pas un problème, c’était exceptionnel et il fallait marquer le coup. Il prit le sac en toile élimé sur le buffet et profita de la promenade pour sortir le chien.

Elle ouvrit le four pour vérifier la cuisson, se tenant un peu en arrière pour éviter les projections de gras brûlant. Elle pensa que sans doute la durée légale de consommation était un peu courte, il lui manquait un peu de corps et elle trouva ça très dommage. À 30 jours seulement il était encore un peu trop chétif. Elle supportait mal qu’on fit les choses à moitié et si on devait autoriser les jeunes parents à manger leur bébé, autant leur permettre d’attendre 6 mois qu’il soit un peu plus gras et conséquent, qu’on puisse au moins inviter un peu de famille pour profiter de ce festin. Elle alluma une cigarette après avoir retiré le gant matelassé et soupira d’aise en regardant distraitement par la fenêtre.
Elle était si heureuse, Martin lui avait donné un si bel enfant malgré tout.

rapport n° 12

l’enquête a déterminé la cause de la catastrophe.
Voici le déroulement des fais, reconstitués pour les besoins du jugement :
-à 10h24, un mouvement est détecté par la victime, dans son champ de vision côté gauche, au dessus du scanner
-10h25, la victime fronce les sourcils et trouve ce mouvement incongru, se décide à lever la tête pour mieux voir.

À partir de là, tout va très vite :
-10h25 et 30″ : la victime se lève d’un bond et attrape le premier truc qu’elle trouve (pièce à conviction n° 1 : un porte-monnaie en viscose) de sa main gauche, écrase l’araignée coupable du mouvement incongru dans son champ de vision
-l’araignée est écrasée et est tombée quelque part derrière le bureau, la main gauche de la victime retombe avec le porte monnaie sur le scanner, alors que la victime se rassoit après un pic de tachycardie alarmant (voir rapports du médecin ci-joint)

L’enquête a conclu à un déplacement latéral de la chaise de bureau (pièce à conviction n° 2) qui dispose de roulettes comme vous pouvez le constater, au moment du relevage en urgence pour l’écrasage de l’arachnide sus-nommé, la victime d’habitude fort alerte (preuves ci-jointes, puisqu’on vous le dit) a dédaigné inexplicablement le regard latéral gauche usuel avant de se rassoir.
-10h26 : la victime ne sent rien sous son fessier et essaie de cramponner ce qu’elle peut, sa tasse de café est renversée dans le mouvement, le cendrier est miraculeusement épargné. La victime finit à terre, les 4 fers en l’air, ici sur les images de caméra de surveillance on peut constater l’effet de surprise par l’écarquillement (mesures à l’appui) anormal des yeux et l’entrouverture de la bouche (zoom avant).

Regrettable erreur. Nous concluons à une faute de la victime mais dont on ne saurait lui tenir rigueur étant donné les circonstance et l’heure de l’accident (avant le 2nd café).

Classé sans suite.

le vigile II (aventure au Super U des Capucins)

(pour lire le Vigile (aventure au C&A) c’est par là)

Fort jouasse d’un week-end passé en bonne compagnie avec des amis sous les platanes à siroter des muscat frais, puis d’un apéro à la fraiche à mon retour, ce début de semaine était parfait… Tant que je pouvais encore faire abstraction d’une société qui sombrait, jour après jour, dans un délire de surveillance généralisé et d’omniprésence policière.

Sans doute trop j’imagine, aussi je croisais déjà des bidasses aux joues de poupon qui s’armaient de famas pour surveiller de dangereux lumpenprolétaires qui éclusaient les 8.6 aux abords du marché, des fois qu’il leur prendrait l’envie de faire péter les cageots de courgettes pourries. Déjà l’ombre s’abattait sur mon moral, quand j’entrais dans le petit supermarché.
Je passais le portique, adressant un bonjour au vigile qui me héla de façon quelque peu brusque :
-madame, déposez votre sac !
Je notais le ton, l’absence de politesse, l’ordre péremptoire, on voulait déjà me signifier quelque chose : que le chef ici c’était lui. Ah bon. Je pesais le pour et le contre,l’urgence de ma faim, je regardais la jauge urinaire, j’avais un peu de temps alors je me lançais :
– d’accord, signez-moi une décharge
-non déposez votre sac.
-non, je ne laisse pas mon sac sans décharge, ce sont mes affaires
-vous avez des légumes du marché ?
-oui
-laissez votre sac
-signez moi une décharge.
-non

Je n’avais pas que ça à faire, alors je m’enfonçais dans les rayons quand le vigile beugla
-MADAME RESSORTEZ !
– je dois faire des courses, venez me chercher si ça vous amuse.

il me rattrapa devant les bocaux de cassoulet et me toisa, l’œil lourd d’arrogance :
-il faut laisser votre sac si vous avez des légumes
-oui sans souci, si vous signez une décharge
-non.
-alors je laisse pas mon sac
-et donc je dois vous faire confiance ?
-et moi, je dois vous faire confiance pour vous laisser des effets personnels sans décharge ? bon. on se fait confiance et point, c’est tout
-d’accord, alors je vais vous suivre partout
-si vous chante.

Alors qu’une armée de dangereux terroristes entraient librement avec tout un arsenal de patates à goupilles et de tomates explosives entraient à l’autre bout du magasin laissé sans surveillance, je me retrouvais à regarder le pain précuit avec le vigile sur les talons.
Quand je dis “sur les talons” ça n’est pas une figure de style : il me marchait littéralement sur l’arrière de mes docs. Au bout de 3 fois à me faire piétiner ainsi je me retournais quelque peu énervée :
-vous êtes obligé de marcher à 20cm derrière moi et m’écraser les talons ?
-je m’excuse
-marchez plus loin, ça va je vais pas tout voler, là
-je fais mon boulot
-votre boulot ! vous vous êtes mis en tête de me faire chier, c’est tout. grognais-je en embarquant la pizza au chèvre marque U pour mon cher et tendre qui aime les pizza chèvre.
je sentais sa présence à 20cm dans mon dos, me frôlant sans cesse, m’écrasant encore les talons, l’envie de le massacrer me montait inexorablement, je lâchais de colère “bon sang à 40 piges on m’a jamais autant traitée comme de la merde” (ce qui était faux bien entendu)
-moi non plus
-!!!!!!!!!!!
la stupeur m’a cloué le bec, le mec qui avait décidé de m’emmerder jusqu’au bout rejetait son comportement de merde sur moi, m’en rendant responsable. Tranquille.

Dans la file d’attente, toujours affublée de mon petit flic, celui ci me dit qu’il tenait à voir mon sac en sortant, alors je lui demandais si il était assermenté pour ça, ça alors.
-oui
-d’accord, mais je veux voir une carte ou un document qui en atteste
-non
-je vous montre pas mon sac alors
-tout le monde le fait, y’a un écriteau, montre il vaguement, quelque part
-ça veut rien dire, je veux voir un document je montre pas mes affaires à n’importe qui qui me le demande.

Le vigile excédé sortit une carte de son blouson et me la passa 2 secondes sous le nez.
-je n’ai rien vu, j’ai pas eu le temps, remontrez-moi cette carte
-non.
-alors je ne vous montre pas mon sac. Je soupirais, en me disant que peut-être il faudrait que je me trimballasse avec les n° d’articles de loi qui régissent ce genre de chose, le texte photocopié, que sais-je encore, dans un attaché-case à côté des tomates terroristes, me trainer 50 kilos de papier pour être parée à toute possibilité d’emmerdement maximal. Ou bien se trimballer des slips et chaussettes sales bien odorantes pour leur passer le goût de mater dans les sacs. Des cadavres de souris dans du formol. des têtes humaines en papier mâché. des fausses bombes en rouleaux de PQ.

Je commençais à être bien rodée mais hélas ma patience s’émoussait dangereusement.

le vigile me coupa devant et alla se poster derrière la caissière pour lui dire de regarder mon sac. Je dépose mes 4 achats sur le tapis, la caissière et le vigile demandent à voir mon sac, et pour le plus grand étonnement de tous je répondis : montrez-moi une assermentation et je le fais.
Nouveau refus.

Consternation.

Le ton monta alors : la caissière me montra le plus beau regard méprisant qu’elle a en stock et essaya de me raisonner comme une enfant :
-vous savez madame, tous les magasins le font
-et tout le monde abuse
-il y a un écriteau
-il pourrait tout aussi bien y avoir un écriteau qui demande à tout le monde de marcher à cloche-pied je vois pas ce que ça changerait.
-je ne vous encaisse pas
-pour quel motif ?
-vous n’avez pas voulu montrer votre sac.
-je vous le montre si je peux voir une assermentation, vous savez : on a des droits, on ne fait pas ce qu’on veut parce qu’on met des écriteaux, c’est absurde
le vigile intervint : “le droit, le droit…
-quoi, le droit ? continuez ? bien sûr que nous avons des droits
-et vous croyez qu’on est rien et que vous êtes quelqu’un ?
je présumais que ce “on” était le Sacro Saint Super U. Si j’étais quelqu’un ! Mais mazette, pour autant que j’en savais et même si j’ignorais beaucoup de choses de la vie, j’étais pourtant sûre que je n’étais pas encore une vache, un mulot ou une paire de pantoufles !
-oui voilà tout à fait, c’est ça. je perdais franchement patience, aussi j’ajoutais que je voulais voir la direction. Le vigile baissa la tête, grommela et ne bougea pas. Je réitérais ma demande, toujours rien.
tout le long j’avais parlé aussi fort que possible pour que les gens autour sachent un peu quels étaient nos droits en matière de surveillance, mais rien à  faire : j’étais la chieuse, et le magasin avait raison, quoi que j’eus dit. J’étais incongrue et suspecte, une fois de plus. A quoi bon faire valoir nos droits, si c’est pour y passer la nuit, devait se demander la mémé derrière moi, hochant la tête pour me désapprouver.
Mais oui ! à quoi bon n’est-ce pas, foutons-nous à poil si on nous le demande on va pas chipoter pour un sac, si le vigile a un blouson c’est qu’il y a une bonne raison, c’est qu’il a le droit ! Allons soyez raisonnable !
Que pouvais-je donc faire.

J’ai fini par leur brailler “VOUS ME FAITES CHIER !” dans un accès de ras-le-bol incontrôlable, et je suis sortie, sans la pizza pour chéri qui devait s’autodigérer pendant ce temps là, en tremblant de rage de m’être fait écraser les pieds par un connard décidé à me faire coller le train pour ressortir sans rien parce qu’il en avait le pouvoir. En somme il était bien question de ça : non pas de droit, mais de rappeler qui a un pouvoir sur qui, rappeler une hiérarchie tacite même si elle ne repose sur rien du tout, et te faire bien comprendre que tu n’as qu’une seule alternative : te soumettre aux exigences, si incongrues soient-elles et sans moufter s’il vous plait, pour acheter une putain de pizza surgelée marque U.
je sortis et je vis des flics des flics des flics ENCORE DES FLICS, des bidasses, des vigiles, des caissiers, tout le monde surveille tout le monde, montre ton cul, ouvre grand, c’est pour la république !

Je consultais les annonces de vente de terrain dans la creuse et cherchais des tonneau à vendre sur le bon coin dès mon retour.

PS : plus sérieusement, je suis attristée de constater à chaque fois que des travailleurs ultra fliqués reportent ce qu’ils subissent sur d’autres personnes. Le mépris rencontré quand tu rappelles tes droits à une vie privée (c’est ce qui a fait lever les yeux au ciel à la caissière) ne me laisse présager rien de bon. Voici un article qui parle de la condition des vigiles (précaires) et ce qu’ils peuvent faire et ne pas faire.

Non-rencontre à Frontignan (drame)

Le soir tombait sur Frontignan, et je pouvais sentir l’excitation suinter du corps frêle de Fabcaro alors que l’heure approchait. Le vent secouait ma tignasse sèche du sel marin, nous échangions pour savoir qui de nous deux était le plus fanatique des écrits de Virginie Despentes en sirotant ici une bière, là un muscat frais.
J’aperçus Virginie, Vivi, Nini, à une table un peu éloignée lors du repas (taboulé-brochettes).
Sur le banc qui nous servait de base ce soir-là, nous entendîmes sa lecture de Calaferte.

De magnifiques textes sur la condition prolétaire, lus d’une voix grave sur le son envoûtant de Zëro sur une plage balayée par un vent tiède, les goélands planant au dessus de nos têtes, tout était réuni pour nous retourner les tripes.
on aurait du être touchés, on aurait du trouver ça magnifique. On aurait du être transpercés par la justesse des mots, la profondeur de la voix, le parfait accord avec la musique. Cet écho lointain avec nos ascendances, les tripes prolétaires auraient du répondre au chant déchirant de notre condition, les larmes du sang de nos aïeux, le souvenir de leurs mains cornées, sèches, crevassées, auraient du nous bouleverser, percer nos peaux de joyeux lurons et faire parler nos cœurs et nos âmes amères, nous aurions du communier dans la complainte du corps martyrisé, de la mauvaise nourriture, de l’affaissement des corps usés par un labeur trop dur…

…sauf que passer deux jours avec les rois du gag pour ensuite écouter du Calaferte sur une musique poignante, c’est comme péter à un enterrement.
Aussi étions-nous des potaches de fond de classe, à ricaner comme des andouilles sur notre banc.

La lecture finie, les Vrais Auteurs ne s’attardèrent point, le sérieux de leur vie et de leurs livres ne les autorisent pas à la gaudriole, aussi il ne restait plus que la section bande dessinée et l’orga à faire honneur à leur réputation, à jouer aux caps et se trémousser sur la sono. Il ne manquait que les slows pour parfaire le cliché.

Virginie Vivi Nini s’était éclipsée dans les loges. Le désarroi se lisait sur la face de Fabcaro, aussi quand elle se décida à en sortir je lui donnais un vigoureux coup de coude, un regard, et nous nous décidions à aller la voir, peu importe les lendemains la vie est trop courte et nous regretterions d’avoir manqué une si belle occasion CARPE DIEM YOLO.
Nous nous sommes levés comme un seul homme-et-femme – si l’expression est belle je n’en reste pas moins féministe – et nous nous filâmes le train de la célèbre romancière qui se dirigeait vers la navette qui l’emmènera loin, trop loin. Les 20 petits mètres qui nous séparaient du parking nous parurent 200 kilomètres, nous échangions, fébriles.
“mais au fait, qu’est-ce qu’on va lui dire ?” me demanda Fabcaro, au comble du désarroi. Surprise par l’évidence de la question, j’en restais interdite.
Qu’allions-nous lui dire en effet ?

-j’aime beaucoup ce que vous faites
-moi aussi

“ah.” aurait-elle sans doute répondu, déjà trop lasse en se demandant qui pouvaient être ces deux crétins transpirants et passablement avinés.

nous la vîmes grimper dans la camionnette, l’effroi me fit me dresser les cheveux sur la nuque. Je stoppais net. Non non, ça n’est pas possible, on a rien à dire et regarde elle s’en va déjà on va l’emmerder pfff merde.

Alors que nous faisions pitoyablement volte face, nous vîmes courir vers nous un troupeau de copains et copines bourréEs et hilares, qui accouraient voir de leurs yeux voir la catastrophe en direct.

Virginie Vivi Nini s’en fut, nul ne su jamais si elle vit l’attroupement ridicule de trublions hilares alors qu’elle s’éloignait, tous pliés en deux sur ce parking de sable soulevé par le vent, près de cette plage, à Frontignan.