portrait de l’artiste en travailleur

Je me précipite pour écrire ce texte avant de découvrir ceux de Pierre-Michel Menger parce que j’ai bien peur de lire ce que j’aurais aimé écrire (en plus organisé haha) : je lui pique le titre d’un de ses ouvrages pour mon texte, je découvre les écrits de ce sociologue dans les notes de bas de page de à mort l’artiste, texte auquel j’adhère dans les grandes lignes.
Ce texte m’a replongée – alors que j’ai toujours au moins un orteil dans ce bain-là – dans le trépidant sujet des positions “syndicales” des métiers intellectuels et créatifs, car, à l’instar d’Omar Sharif pour le tiercé, ce sujet, c’est mon dada (voir la section Kritikons de ce blog par exemple ici et et encore par ici et là aussi tant qu’on y est).

Ce qui m’a plu dans ce texte, c’est ce qui m’a aussi plu dans ce texte de Emma Goldman sur les prolétaires intellectuels. (vous pouvez lire ou non ces textes avant de me lire, je pense pas que ça change grand chose à la compréhension de ce que je dis, mais je vous incite à le faire parce que c’est super bien et que ça sera toujours du temps que les patrons n’auront pas). Bref.

On use du terme d’artiste – largement galvaudé qui finit par ne plus renvoyer à aucune réalité précise, pour (se) placer en dehors du monde, et donc en dehors des classes sociales (et par ricochet, en dehors des luttes de travailleurs). Dans un sens, je peux comprendre cette envie, sans doute motivée par la belle idée que l’art n’est pas un produit. On est bien d’accord là dessus. Du moins en théorie, ce n’est pas un produit, en pratique, c’est totalement différent.
Sauf que plutôt que brandir cette idée pour se défendre de l’exploitation, elle la sert complètement et on évite la question de la place et du rôle de l’art dans la société. Je considère mon travail comme un gagne-pain (de ce fait plus proche de l’artisanat, mais je me dis artiste prolétaire pour faire chier les bourgeois, pourquoi se priver) et l’art comme quelque chose de très amoindri voire empêché par les conditions de travail que subissent d’une part les artistes pauvres et d’autre part les amateurs d’art prolétaires (amateur au bon sens du terme). Ça aussi c’est un truc qu’on ne voit jamais abordé : qui va pouvoir encore lire ou admirer des peintures dans un monde où plus personne en dehors de la bourgeoisie n’a ni le temps, ni l’argent, ni l’éducation, ni aucun accès ni aux livres ni à l’art. C’est déjà le cas (la culture n’est pas qu’une question de pognon, je ne parle pas ici que de bourgeoisie) et c’est peut être pas la peine de renforcer encore cette idée, elle est bien assez solide comme ça et ça devient franchement difficile de la détruire. Il n’est pas question de créer pour les bourgeois, ni d’avoir que des artistes bourgeois, et pourtant on y va gaiement, la fleur au fusil en se vautrant dans l’idée que notre boulot n’est pas un boulot comme les autres.

Sur son petit piédestal, l’artiste, le créateur, le scientifique, le professeur, le journaliste, clame à la face du monde qu’il est exceptionnel et mérite un traitement de faveur et pleure que sa situation est insoutenable, le sel de la terre est triste comme un caillou et il trépigne d’être traité comme les autres et le dit sans même rougir.

C’est un piège, et le piège est monté d’un part par nos exploiteurs et d’autre part par nous-mêmes : à aucun moment on ne décide de laisser tomber cette singularité en toc pour enfin constater qu’avant d’être intellectuel ou créatif, on est un prolétaire (quand on en est un, évidemment, mais là on entendra pas l’artiste bourgeois se plaindre de ses conditions de travail, pardi, he). Si ces métiers-là ont essuyé les plâtres des statuts ultra-précaires rêvés du patronat, nous n’avons jamais envisagé que ça puisse être une incroyable occasion à une solidarité de classe. Plutôt qu’alerter les autres travailleurs sur le recul des droits sociaux – ce qu’on vit déjà, n’ayant aucune couverture sociale en dehors de la santé – pour soutenir les luttes, et y participer pleinement, on n’a eu de cesse de rappeler notre singularité.

En oubliant au passage que le capitalisme est un empêchement à nos ambitions intellectuelles et artistiques. La perte de sens dans beaucoup de domaines, tout aussi singuliers et autrement indispensables (chez les soignants par exemple, ou à l’inspection du travail), mène des cohortes de travailleurs à la dépression, à l’alcool, aux drogues légales ou non, et au suicide.
Exactement comme les travailleurs de domaines moins prestigieux. L’ouvrier sur une chaine de montage ne mérite pas plus cette vie de merde que nous, nous ne méritons aucun traitement de faveur, nous devons rejeter l’exploitation pour ce qu’elle est, et non pas uniquement quand elle nous touche, nous.

Ce qui relie l’ouvrier, le soignant et l’artiste prolétaire c’est le statut social, et ça n’est pas dire que tous les boulots sont les mêmes, mais que nous sommes tenus par la même obligation de remplir le frigo, de payer un loyer ou des crédits. Les métiers intellectuels et créatifs sont prestigieux, et nous le savons puisque notre activité est la première chose que nous mettons en avant. Pourquoi choisir cet angle d’attaque quand on parle de conditions de travail, si ça n’est pour appuyer l’idée qu’on est au dessus de la plèbe ? Se situer au dessus de la masse est à la fois une absurdité et dans un sens une réalité, sauf que cette réalité nous la renforçons au lieu de la combattre et de chercher à la détruire. Parce que l’idée que l’accès aux arts est une question de bon vouloir uniquement est une idée largement répandue y compris chez nous, créateurs. Cette idée est merdique. Relire Bourdieu que j’ai pas lu d’ailleurs. Non : relire Lucien Bourgeois.
D’ailleurs quand la notion de lutte des classes est présente dans certains boulots intellos, elle sert quand même une hiérarchie : elle sert à se poser en sauveur, en éducateur de masses laborieuses, avec toute la condescendance que ça suppose. Il s’agit hélas d'”élever” le prolétariat, dans tous les sens du terme. La position surplombante du travailleur intellectuel, c’est quand même la grosse constante, quelque soit la forme qu’elle adopte.
Ceci dit y’a aussi le travailleur intellectuel qui insiste lourdement sur le terme de “précarité” pour laisser entendre qu’il est dans la même merde qu’un ouvrier interim, qui finit par confisquer ou instrumentaliser la situation de travailleur pauvre pour son bénéfice propre, en appelant à la solidarité des autres, sans jamais se montrer solidaire en retour (coucou les intermittents).
Mais je m’égare (je refais pas la blague non, je résiste vaillamment).

Dis toi bien, mon petit sel de la terre, que si tu peux éviter de sombrer à cause de tes conditions de travail, c’est peut être parce que tu trouves encore un sens à ce que tu fais et que tu t’accroches à lui comme un perdu (et c’est bien normal). Mais même ça, ça n’est pas du tout exceptionnel : on cherche souvent un sens à ce qui n’en a pas pour supporter les conditions de travail désastreuses qu’on subit. Sauf que le sens s’amoindrit de jour en jour et la réalité devient de moins en moins évitable. Enfin là peut être que je suis encore trop optimiste.

bon je me suis déjà perdue dans ce que je voulais dire, ah bravo.
À mort l’artiste est un cri de ralliement que j’adopte volontiers : la destruction de la société de classe amène logiquement la destruction de la figure de l’artiste. En aucun cas ça ne veut dire tuer l’art ou la création. Au contraire, c’est plutôt la libérer de la trop encombrante contrainte de devoir gagner sa vie avec ce que l’on crée et donc de trahir ce qu’on veut faire pour le rendre vendable, et de la libérer aussi de l’exception : permettre à chacun de créer et permettre à chacun d’apprécier la création, en détruisant ce qui est le premier empêchement à la création et à son appréciation : les hiérarchies construites par nos exploiteurs et par nous-mêmes. Ceci incluant la supériorité supposée de l’artiste sur celui qui regarde, et détruire forcément l’immuabilité des positions d’artiste et de regardeur.
Pour libérer l’art, il faut détruire la société de classes et donc détruire l’art.
Pour rappeler que l’art n’est pas hors du monde, l’artiste doit arrêter de se situer en dehors du monde.
Pour réintégrer le monde, l’artiste – tout comme le chercheur, le journaliste, le professeur – doit affirmer son appartenance au prolétariat et abandonner les spécificités de son activité.
En gros, les professions intellectuelles et créatrices doivent foutre leur ego au placard pour rejoindre la lutte des classes (et accepter de perdre sa situation surplombante, ce qui n’est pas le moindre des sacrifices héhé).

MAIS. ah bien oui y’a un mais,on peut pas toujours taper sur les mêmes, si ça ne me poserait aucun souci y’a quand même un autre aspect à ne pas oublier.
j’entends une réflexion récurrente quand je parle de revendiquer son statut de prolétaire en tant qu’artiste : non tu n’es pas prolétaire, tu es artiste. Ben là c’est le serpent qui se mord la queue, la question de l’œuf et de la poule : si l’artiste ne se dit jamais prolétaire, le reste du monde non plus (*) ne veut pas reconnaitre cette situation à l’artiste. Y compris dans des boulots liés au militantisme, de près ou de loin. L’artiste est un appui, une aide, mais jamais un sujet pensant. Y’a bien un moment où faudra débloquer ce cercle vicieux, pour ça y’a pas 10.000 solutions : sortir du corporatisme mortifère, arrêter de parler en termes de métiers et de spécificités, pour se mettre enfin à parler en termes de classes sociales. Construire des ponts, créer des ouvertures, plutôt que cloisonner, encore et encore. D’autant plus que la multiplication des statuts et spécificités va très vite envoyer ce mode de fonctionnement dans le mur.
D’autant plus que cette société de classes n’exerce pas sa pression que par le biais du travail et qu’il faudra aussi absolument aborder la question du logement, de la santé, du chômage et des minimas sociaux.

Mais je vais arrêter là maintenant parce que ça part déjà bien assez dans tous les sens.
Pour conclure je vais quand même renvoyer à cet excellent texte de Lizzie Crowdagger, qui aborde la question de l’auto-exploitation chez les auteurs. Vous verrez que ça rejoint ce que je dit là.

 

(*) voir ce texte de 2011, que je ne renie pas dans l’idée qui le fonde, mais plutôt dans les conclusions que j’en tire qui sont assez représentatives de ce que je déplore aujourd’hui dans ces métiers créatifs et intellectuels, et que je décris ici, bien que je tournasse autour déjà. He oui, comme quoi.

 

PS : il est évident qu’il existe des exceptions dans tous ces métiers intellectuels et/ou créatifs, il y a d’excellents profs, journalistes, artistes, chercheurs, mais ce qui les différencie justement c’est de rendre compte de situation sans insister sur la spécificité de leur travail. Ils l’incluent dans un discours plus large, à titre d’exemple. Et té en voilà deux, journalistes, qui ont justement écrit sur les “boulots de merde“.

rangement

je fouille mes vieux carnets pur retrouver je ne sais même plus quoi, toujours est-il que je retombe sur des notes prises pendant le FIBD 2009, qui me font marrer alors je les mets là :

Mercredi. Repas Kstr à la limite du supportable ds un petit resto du vieil angoulême. Heureusement, Bastien est là, sinon je suis coincée avec Borg. J’ai furieusement envie de le contredire sur tout, mais je prends sur moi. Kathy en fait des tonnes pour ne pas changer. J’essaie de rester calme et polie. J’essaie de répondre aux questions débiles, de ne pas m’énerver quand on me reproche sur le ton de la blague de refuser des rendez vous avec des journalistes. Je me fais chier comme un rat mort. Jean Louis Tripp et Loisel sont dans leur coin, JL a beau avoir passé l’après midi avec Bastien et moi à la répétition du concert de dessin, là il devient distant (encore plus) suffisant, voire méprisant. Au Mercure après le repas j’ai encore plus l’impression d’être à un gigantesque bal masqué.

D’un coup j’ai très envie d’être chez moi, les gens me saoulent très vite. Un jeune dessine du graff sur une table perdue du mercure, sans aucun doute attend t-il une consécration. tout ça me déprime au plus haut point, je monte me coucher, avec un livre devenu tout à coup délicieusement familier.

chouette discussion avec Thomas Cadène et Bastien Vives, sur “l’effet angoulême”, phénomène assez bizarre : le seul moment où l’auteur a vraiment une place, est reconnu, sûrement pour ça que ça change tellement les gens, on sent les egos gonflés, la voix devient plus forte, le rire plus sonore, les attitudes plus marquées.

interview sur france culture, avec Lisa, en compagnie de Ruppert et Mulot, pour parler, eux, de la Maison Close (qui fait tant de bruit). Je n’ai rien à dire, je trouve les questions nulles, à se demander si le mec a lu le bouquin, il essaie sans arrêt de nous faire parler de cul, ce qui n’est évidemment pas le sujet. Je dis 3 phrases à tout casser, je m’en fous totalement. Je rejoins ensuite le stand casterman pour une dédicace. Je déteste cet exercice, vain, vide de sens, je ne prends aucun plaisir à dessiner dans ces conditions, je préférais largement dédicacer chez les Requins Marteaux où l’ambiance est très différente, plus décontractée moins oppressante, où le dialogue est possible avec les gens qui venaient me voir. Je fais ça comme une corvée, machinalement, sans voir.

 

Sur l’ITW à france cul, j’ai oublié de mentionner Benoît Peeters venu parler de Hergé. Il m’a jeté un regard noir : j’ai pas pu réprimer un ricanement alors qu’il disait que depuis Tintin y’avait rien eu de bien en BD.

Marianne et les dessinateurs

Avant toute chose : ce texte ne signifie pas que les hommes mettent en scène le viol des femmes de façon consciente, et sont conscients des tenants et aboutissants. Souvent c’est fait avec candeur, sans penser à mal, parfois ce sont des hommes intelligents, réfléchis, talentueux, qui pensent sincèrement bien faire. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et c’est pour ça que prêter l’oreille aux femmes, féministes ou non, qui s’insurgent quand vous choisissez, vous dessinateurs, de mettre en scène leur sexe n’est jamais une mauvaise idée. Il ne s’agit pas de dire que par essence les femmes ont raison, mais de dire que quand plusieurs femmes disent et redisent la même chose sur le même sujet, c’est qu’elles y ont réfléchi, qu’elles sont en prises avec un problème, et qu’elles s’adressent à la personne susceptible de faire bouger les lignes. Et aussi je rappelle qu’avoir un regard critique sur le dessin ou les arts de façon générale ne serait en aucun cas à mettre sur le même plan qu’une censure. Je pense qu’au contraire, la censure advient quand on a abandonné la critique. Mon propos n’est pas de dire aux dessinateurs ce qu’ils doivent faire, mais de dire que nous sommes responsables de ce que nous dessinons. Et je sais à quel point ça peut être compliqué.

Qu’elle soit anarchiste, socedem, de droite,  ou sans opinion (pour ce qu’elle compte de toutes façons), être une femme est universellement merdique (je vous invite à lireles femmes de droite” de Dworkin).
Le dessin de presse, entre autres, en est une brillante illustration. Parler de misogynie ou de sexisme dans le dessin de presse est une tâche tellement immense que j’y serai encore à la Saint Glinglin, aussi je me suis concentrée uniquement sur les représentations de Marianne violée et/ou battue. Et je sais déjà plus où donner du clic tellement il existe de variantes du même dessin.

Qu’on le déplore, qu’on en rie ou qu’on pense dénoncer quelque chose, le fond reste invariablement le même : Marianne reste une femme qu’on bat, qu’on viole, qu’on humilie.
Qu’elle soit une allégorie importe peu puisque les outrages qu’elle subit sont montrés de façon très concrète souvent, détournée parfois, par des hommes réels. Et le viol et les violences misogynes restent des réalités très concrètes aussi. L’allégorie fournit le prétexte à déchainer sa misogynie (consciente ou pas) sous couvert de dénonciation ou d’humour.
Quand on veut représenter l’état, ou la république, on invoque Marianne, qu’elle soit celle des révolutionnaires au sein dénudé, ou celle de la droite conservatrice, maternelle, son rôle est délimité, circonscrit, et ne dépasse jamais celui de la mère, la putain ou les deux à la fois. Qu’on souhaite Marianne disponible sexuellement et à la maison à élever les gosses pendant que les mecs font le boulot, elle reste à sa place sans qu’elle ose déborder. Dans les deux cas la femme n’a pas de pensée, pas de consistance, pas de personnalité.

Dans chacune de ces représentations, Marianne est passive, subit le viol, l’agression, et/ou le tabassage. Elle est là, amorphe, vide, creuse, au mieux en pleurs, à en prendre encore et encore plein la gueule. Quand on veut, en évoquant le viol d’une femme -explicitement ou non, directement ou non- dénoncer un abus de pouvoir ça signifie le marquage du territoire. Qu’on trouve insupportable le viol, ce plus grand crime apparemment, ne se fait qu’à la condition que la femme soit violée par l’ennemi, Marianne représentant tour à tour la fille de, la mère de, la femme de, son objet à protéger et qu’on s’arrache d’un bord à l’autre. L’ennemi change au fur et à mesure de l’actualité, et varie selon qui le met en scène : le terrorisme, le gouvernement, la droite, la gauche, la minorité, l’étranger, etc. l’ennemi peut être absolument n’importe qui, on le représentera invariablement en train de violer, tabasser Marianne ou on le suggérera. (si ce n’est pas Marianne c’est une autre, je rappelle que je reste concentrée sur ce sujet là. On a vu aux USA apparaitre la variante avec la statue de la liberté, dans le même goût).

Parce que le viol est insoutenable non pas pour la victime mais pour son mec, son père, son fils, son frère : c’est pas le viol qui est insupportable, c’est le non-respect de la propriété. Ça n’est pas le viol qui est insupportable, puisque on brandit le “droit à l’humour” quand des femmes parlent du problème de l’évocation systématique du viol, et qu’on leur demande de prendre ça à la légère* (ignorant au passage les statistiques qui font que y’a de grandes probabilités qu’on demande ça à une victime de viol). C’est pas la femme, la victime, c’est son mec, son père, son frère, son fils. On se fout pas mal de l’état des femmes qui subissent ces agressions.
{Aparté : Il est assez ironique d’ailleurs qu’on dise des féministes qu’elles “voient le mal partout” quand des hommes n’ont de cesse d’utiliser le sexe comme punition, que ce soit dans le dessin, le langage, ou les menaces proférées.}

L’analogie avec le viol, plus ou moins directe et explicite, comme on a pu le voir à d’innombrables reprises lors du passage en force de la Loi Travail avec le 49-3 (exemple parmi tant d’autre mais très parlant), ne fait que renforcer ce qu’on appelle la culture du viol. Le violeur, c’est l’autre, le violeur c’est l’homme tapis dans l’ombre de la ruelle, le violeur c’est l’ennemi, le violeur est hors-humanité et délimité strictement à un camp politique, à une classe, une couleur ou quoique ce soit qui permet d’altériser et de rejeter le problème hors de soi. La culture du viol a besoin de ces mythes et de ses fantasmes pour perdurer, si on altérise pas le violeur, il faut balayer devant sa propre porte et on ne veut surtout pas de ça. Désigner l’ennemi comme violeur, c’est désigner l’autre comme seul agent de la misogynie et couvrir ainsi les viols commis chez soi, par soi, dans son camp, qu’il soit politique, familial, amical, et ne jamais vouloir mettre un terme aux violences faites aux femmes.

Ça se constate tristement dans l’incroyable homogénéité des dessins de presse mettant en scène le viol de Marianne : qu’il soit anarchiste, socedem, de droite, ou sans opinion, le dessinateur est avant tout un homme.

Ici quelques dessins pour illustrer mon propos, pris dans les première pages google image en cherchant “dessin de presse marianne”. Je n’ai pas tout répertorié parce que ça serait un énorme travail à faire au jour le jour.
Voici quelques liens (dessins plus ou moins explicites)
dessin 1
dessin 2

dessin 3
dessin 4
dessin 5
dessin 6
dessin 7

*d’ailleurs si on s’en tient strictement à l’humour, j’aimerais bien comprendre pourquoi on nous dit qu’on manque d’humour à ne pas rire à une blague digne de Bigard et usée jusqu’à la corde (si on considère que ce genre de dessin a quoi que ce soit de drôle parce que très honnêtement je ne vois pas où se trouve le ressort comique, tout féminisme mis à part). Ce n’est pas manquer d’humour, ça serait plutôt avoir une plus haute estime de l’humour et nourrir d’autres ambitions pour l’art délicat de faire rire. Le rire peut être une arme, demandez-vous contre qui vous souhaitez tourner celle-ci.

Les petits matins où on reste au lit

J’en reviens pas. On leur a rien promis, rien demandé, et des gauchistes vont donner leur voix à cette ordure de Juppé, et en payant par dessus le marché, sans qu’on leur promettre RIEN. Ils croient quoi, que Chirac nous a choyés en 2002 avec ses 80% de voix venues essentiellement de la gauche gantée-pince sur le nez (et mézigue a participé à cette messe, et croyez moi que je m’en veux encore) ? on a vu ce qu’il se passe avec cette peur du pire depuis ces dizaines d’années ? ben on fonce dedans joyeusement, dans ce pire, sauf qu’on l’attendait tellement au FN et qu’on s’accrochait à cette idée qu’un bout de papier fait barrage au fascisme qu’il se développe partout ailleurs. Et voter aux primaires de la droite pour ces salauds, c’est donner encore un coup de pouce au fascisme, comme s’il en avait besoin, comme si il était pas déjà là.

Pas de mémoire, de rien. Pas de regard non plus sur ce qui est déjà là.
je comprends pas -je ne comprends plus- le principe médiocre du moindre mal. je veux pas avoir le moins mal possible, je veux pas avoir mal du tout et même j’ai l’outrecuidance de vouloir être benèze sur cette foutue terre et même, figurez vous, j’ai envie de courir à poil dans les champs de pâquerettes de l’insouciance, vous rendez vous compte.
Le moindre mal, c’est aller militer au lieu de donner sa voix à un connard qui se torchera avec, c’est tendre vers quelque chose de BIEN et pas se courir après un “pas pire” terrifiant. Le moindre mal c’est militer ensemble pour lutter et construire ensemble en attendant, et préparant, ce jour glorieux de l’An 01 (j’aime pas le grand soir, je préfère les petits matins où on reste au lit).

 

le vent arrête pas de tourner

J’ai totalement omis de parler de cette nouvelle qui me rendit complètement jouasse il y a quelques temps déjà : Jibépouy me demandait l’autorisation d’utiliser le portrait que j’ai fait de lui pour une revue polar. La proposition pour la revue s’est étendue pour devenir aussi la couverture de son recueil chez le même éditeur, Joseph K. Moi qui m’y refuse habituellement, je me suis allègrement vautrée dans la flatterie, au point d’en oublier de demander rémunération, piétinant mes propres principes ce qui ne manquera pas de faire rire les copains. Et fuck mes principes, pour une fois, ça m’aurait vraiment trop fait chier qu’on m’envoie sur les roses.

Jibépouy
Bref c’est pas ça dont je voulais seulement parler. J’ai reçu y’a peu donc la revue Temps Noir et Le casse-pipe intérieur (quel dommage de n’avoir pas gardé le titre qu’on m’avait d’abord annoncé,  “ni pingouin ni manchot”). Je n’ai pas encore lu la revue, juste feuilletée mais je peux déjà dire que le boulot sur la biographie de Pouy, vedette de ce numéro, est archi-complète (et fichtre d’impressionnante), et que le sommaire met déjà l’eau à la bouche pour qui aime le polar mais ça serait comme dire que le poulet rôti met l’eau à la bouche des gens qui aiment le poulet.
Rôti.

(je place un ACAB totalement gratuit et hors de propos)

Revenons à nous moutons : J’ai commencé à lire Le casse-pipe intérieur avec grand plaisir, des textes que je n’avais pas eu l’occasion de lire à l’époque vu que je lisais pas encore Pouy et c’est bien dommage. Et si je n’adhère pas forcément à tout ce que je peux lire (ho, si peu), appréhender avec un peu de recul des textes subjectifs sur l’actu d’alors est toujours intéressant, surtout quand cette subjectivité est anar, hein, ça va de soi. Et puis bon, Pouy quoi, le mec tu le lis et pouf tu veux partager l’apéro avec lui.

Et je me suis dit que si j’apprécie de lire quelqu’un qui cherche pas à se camoufler, à camoufler son individu dans un “nous” souvent hypocrite, du moins factice, je me dis que he mais en fait je suis bien con de refuser que mes textes soient imprimés parce que je dis JE. J’avais peur de les figer parce que je change d’avis comme de chemise, j’avais peur surtout qu’on trouve les failles et qu’on se montre très critique, mais après tout, qui peut se vanter d’avoir une pensée déjà toute construite, sans l’ombre d’un doute ? Et puis si j’aime voir l’écriture, la pensée, l’évolution des gens que je lis pourquoi ça n’intéresserait pas quelqu’un d’autre de me lire comme ça, heh.
Alors non je me prends pas pour Pouy, déjà j’aime pas le vin et les rognons c’est mal barré, mais sa lecture me décomplexe sur mon approche de l’écrit. C’est un complexe bizarre, celui de ne pas se sentir à sa place à gratter du papier, en le sacralisant un peu. Moi qui ai horreur de ça, qui aime Pouy parce qu’il refuse justement cette sacralisation je tombe là dedans, pour 12000 raisons toutes un peu cons. Parce que mon boulot c’est le dessin et pas l’écriture (et pourquoi les opposer ?), parce que je me demande qui je suis pour donner mon avis, parce que écrire dans ma tête de bouseuse c’est toujours un truc qui est pas de ma classe. Sauf que ça contredit tout ce que je peux dire sur l’écriture, le dessin, ou le travail des autres. C’est une bête question de légitimité et je crois qu’on s’en carre surtout quand tu vois qui se sent légitime à débiter de la merde au kilomètre de partout.

Je vais arrêter de radoter et conclure par cet incroyable retournement qui survient pour la 3215è fois : je remets donc mes textes en ligne, et je me penche encore sur la possibilité de les rassembler dans un livre. Y parait que y’a que les cons qui changent pas d’avis.